Monsieur le Président, je suis libraire et je m'en vais déserter : Lettre à Emmanuel Macron

Auteur invité - 02.11.2020

Tribune - librairies confinement France - fermeture librairies Cannes - Autour livre Cannes


Florence Kammermann a ouvert sa librairie à Cannes voilà quelques années. Comme ses consœurs et confrères, elle a pris connaissance des mesures sanitaires de ce Confinement-2. Et de la fermeture contrainte et forcée qui s’annonce. Dans un courrier au président de la République, elle explique comment et pourquoi, elle s’apprête à déserter…



Lettre à l’attention de Monsieur le Président de la République, Emmanuel Macron aux bons soins de Monsieur l’Ambassadeur Emmanuel Bonne.
Palais de l’Elysée


Monsieur le Président, 

Je vous fais une lettre que vous lirez peut-être si vous avez le temps…

Je viens vous dire que je vous désobéis et refuse de sacrifier ma librairie à l’autel de vos décisions que je juge incohérentes et illogiques. Je ne suis pas Abraham, prêt à sacrifier Isaac, vous n’êtes pas Dieu non plus. Je suis une simple libraire qui lutte pour ses livres, ses lecteurs et ses auteurs. Pour la liberté d’expression et la richesse de notre culture. Et je refuse de fermer ma porte.
 
Pardonnez mon affront, Monsieur le Président, mais ma démarche est noble et soutenue par de nombreux Français.
Vous avez tout pouvoir et je n’ai que ma seule plume, mes mots et livres comme armes. Mais ils ont fait leurs preuves… les mots restent, les écrits restent, le pouvoir est éphémère. Vous le savez.

Vous luttez contre un virus, vous luttez contre des terroristes, j’entends bien, vos responsabilités sont lourdes.

Monsieur le Président, je suis une Française comme une autre. J’abrite de nombreuses origines, certes. J’ai vécu 30 ans au Liban, dont la période de guerre qui a secoué ce pays entre 1975 et 1990.

J’ai, comme de nombreux Libanais, été miraculée et ai échappé aux obus de 240 mm qui ont encerclé mon immeuble où des lieux où je me trouvais… la venue de la police me signifier la fermeture de ma librairie ne me fait pas frémir. J’ai toujours rebondi. Mais j’ai peur pour notre culture, nos auteurs et nos lecteurs.

Après avoir été reporter au Proche-Orient, auteure de romans sur cette région et les problématiques religieuses notamment la montée de l’islamisme, agent immobilier par nécessité… après avoir tapé à de nombreuses portes, en vain, à l’âge de 48 ans pour trouver un emploi, j’ai pris le risque d’ouvrir ma librairie en 2017, mon rêve d’enfant, avec l’aide financière de ma famille. Car les banques n’auraient jamais cautionné une telle prise de risque. Je me suis établie à Cannes, ma ville d’adoption, que j’aime de tout mon cœur, dirigée par un Maire dont nous sommes tous fiers.

Alors que je n’avais jamais fait de restauration, pour assurer l’économie et l’équilibre financier de ma librairie, j’ai décidé d’ouvrir une partie salon de thé-restaurant. J’étais aux fourneaux et je conseillais des livres. J’avoue que la double casquette était physiquement éprouvante. Je faisais les courses, je préparais mes plats, je lisais, je commandais des livres, je conseillais, communiquais, faisais ma comptabilité et servais ! Sans salaire et sans vacances. Je dormais peu. Et je louais mon propre appartement, logeant ici ou ailleurs, pour assurer mes frais personnels. En trois ans et demi, je n’ai jamais pu me rémunérer ni cotiser à une assurance retraite.

Ma petite librairie-salon de thé s’étendait alors sur une toute petite surface de 45 m2.

Mon compagnon, Jean-Charles Hugues, a rejoint l’aventure et pour ne pas couler, nous avons fait le pari de nous agrandir en 2019. Rien ne laissait présager une crise de grande ampleur. Nous avons loué un local de 180 m2. Notre notoriété grandissait grâce à des lecteurs satisfaits et un Maire, grand défenseur du livre devant l’éternel, qui n’a eu de cesse de faire notre promotion. Pensez-vous ! La seule librairie indépendante de Cannes.

Et pour cause, les loyers de la ville du cinéma sont prohibitifs et ont fait couler tous mes confrères passés. Amazon y a également largement contribué… Nous décollions enfin lorsque la COVID 19 nous a tous frappés.

Nous avons déjà subi un premier confinement. Si, aux premiers jours de celui-ci, nous avons ouvert une « librairie de garde », servant nos lecteurs par la porte arrière comme des contrebandiers, nous avons ensuite sillonné tout Cannes et ses environs pour livrer nos lecteurs.

Le chiffre d’affaire généré pendant ce premier confinement n’était que de 20 à 25 % du CA nécessaire pour couvrir nos frais. Notre trésorerie de secours a été sacrifiée à ce moment-là. Ensuite, à la levée du confinement, l’embellie et la solidarité pour le livre nous ont permis d’honorer nos engagements économiques, mais pas de reconstituer une trésorerie de secours.

Comme de nombreux commerçants indépendants, nous n’avons toujours pas pu nous rémunérer et encore moins bénéficier du chômage partiel. Les maigres subventions qui nous ont été accordées et pas encore versées étaient calculées sur la base de notre CA de l’année précédente, donc quasiment nulles.

Tout cela pour vous dire que, comme nombreux de nos confrères, comme des magasins de jouets ou des commerces indépendants divers, vos décisions tuent les petits commerces et appauvrissent des hommes, des femmes qui pourtant respectent le protocole sanitaire à la lettre. En est-il autant en grandes surfaces ?

Mais pire encore, face à l’injustice d’avoir dans un premier temps autorisé les FNAC et grandes surfaces à ouvrir leurs rayons livres… vous les avez fait fermer au lieu d’ouvrir les librairies ! Vous avez ouvert un boulevard à Amazon dont la colossale fortune du propriétaire s’est encore accrue cette année. Et ce à la veille des fêtes de fin d’année… Mais quel jeu jouez-vous ? Celui des plus riches et des plus puissants ?

En fermant les librairies, en réduisant l’accès à notre culture, s’étirera une fissure : la menace de perdre notre précieuse liberté d’expression. Journaliste, auteure de romans sur le Proche-Orient, je mesure combien les intégristes s’engouffrent dans les failles qu’ils trouvent.

Monsieur le Président, de nombreux auteurs vivent de maigres droits alors qu’ils nourrissent sans relâche nos esprits et défendent notre liberté d’expression. Ils sont également punis par vos décisions. Ce sont essentiellement les librairies qui conseillent les ouvrages des moins célèbres. Vous les achevez également.

La solution serait d’ouvrir les petits commerces, chez lesquels nous courrons bien moins de risques sanitaires et de faire fermer les grandes surfaces où tout le monde s’agglutine comme en témoignent de nombreux reportages. Mais ce serait une décision osée qui pénaliserait les plus riches. Seriez-vous prêt à la prendre ? Après tout, nous pourrions dire « chacun à son tour ». Nous avons fermé au printemps, ils fermeraient l’hiver ! 

Monsieur le Président, je persévèrerai dans ma lutte pour l’ouverture des librairies indépendantes et pour une des plus grandes raisons qui soit, le témoignage de personnes qui m’ont dit combien ma librairie avait changé leur vie. Des femmes seules, des veuves, des enfants, des hommes qui ont trouvé un lieu d’échange et de partage, pour lesquels des soirées dinatoires avec des auteurs, des ateliers littéraires les ont sortis de leur solitude.

Certes, il ne s’agit désormais plus que de discussions debout autour de livres entre deux ou trois personnes à plus d’un mètre de distance… mais imaginez cette dame qui vit seule et ne peut trouver personne avec qui échanger deux mots « Autour d’un livre ». Je n’avais pas choisi ce terme au hasard.

Enfin, pour défendre nos livres, remparts absolus contre l’obscurantisme et la bêtise, sauvons les librairies et les auteurs !

Nous serions tous heureux de lire votre réponse. Dans cette attente, recevez, Monsieur le Président, l’expression de ma plus pure franchise.

Florence Kammermann, libraire
Librairie Autour d’un livre…
17 rue Jean Jaurès
06 400 Cannes
 


Commentaires
Merci madame pour cette lettre qui reprend tout ce que nous aurions aimé dire et partagé. Je regrette de ne pas avoir pu fréquenter votre librairie quand nous étions encore fréquemment sur Cannes. Nous aurions sans doute échangé avec passion. Enseignantes en cessation d'activité avec d'innombrables passions dont la musique, nous avons repris le piano avec bonheur,en plus de nous adonner à la peinture, la lecture mais aussi l'écriture puisque l'une de nous est auteure, autant dire que les sujets d'échanges n'auraient pas manqué ! Merci encore nous sommes de tout coeur avec vous et tentons de multiples façons de faire vivre le livre quant on ne peut fréquenter les librairies. le livre comme rempart à l'obscurantisme ! nous avons une petite bibliothèque sur un mur de notre maison !!! Mais nous ne cèderons pas et nous allons gagner ! Promis dès que nous pourrons aller à Cannes nous vous rendrons visite ! Dominique et Frédérique Longville
Tout est dit, avec pertinence et dignité.



J'espère qu'on pourra encore se retrouver autour d'un livre, notamment à Cannes. Car si la vente en ligne représente parfois une facilité, rien ne remplace une librairie pour découvrir des livres, en comprendre le contenu et en évaluer l'intérêt, surtout lorsqu'on peut en parler avec un vrai libraire et non un marchand de papier.



Entre le " rayon livres " - mauvaise plaisanterie - d'un hypermarché et le site d'Amazon et ses " critiques " de trois lignes qui font passer une quatrième de couverture pour une analyse subtile et détaillée, quel avenir nous prépare-t-on ? Veut-on nous transformer en troupeau hébété réduit à " consommer " chez Leclerc ou Lidl pour oublier sa liberté perdue ?



De toute évidence, il faut déconfiner de toute urgence les librairies... et maints autres petits commerces pour éviter un désastre culturel et économique.
Quelle lettre magnifique chère madame, les mots me manquent, j'admire votre force, votre courage, votre audace à maints reprises cités, j'espère au moins que vous recevrez une réponse du Dieu, n'est-ce pas. Continuons d'espérer et de garder le cap. QUE VIVE LES LIVRES ! Je vous adresse toutes mes pensées en ce sens.
Vous êtes là Jeanne d'Arc des petits commerces...Bravo pour cette lettre... Espérons que vous survivrez à cet autodafé des temps modernes 🙏
Tout mon sincère et profond soutien
Abraham avait la vrai foi : il savait que Dieu arrêterait son bras. Je précise que je suis athée et non juif ce qui ne m’empêche pas de savoir lire et réfléchir. Ces allusions à Abraham personnage fictif mal à propos me font toujours réagir. Je vous remercie de prendre mon commentaire aussi facilement. Évidemment je soutiens la résistance de tous les libraires fleuristes et artistes en tous genres. J’ai une profonde et sincère admiration.
Merci pour votre révolte. Nous sommes loin de Cannes (Metz), mais soutenons les librairies indépendantes de notre ville de toutes nos forces. Sans leur soutien, leur dévouement, leur abnégation, les auteurs inconnus n’ont aucune chance. Fermons les grandes surfaces, ouvrons les petits commerces, ouvrons les librairies et les esprits !
@ Anne de Rancourt



Tudieu, Madame, laissez-là cette rage fermolâtre ! Une fois pour toutes, que l'État balourd et ignare cesse de se mêler du fonctionnement des entreprises auquel il n'entend rien : les fermetures - a priori ou a posteriori - doivent rester l'exception et être justifiées par une impossibilité de respecter les règles sanitaires ou par de graves négligences dans l'application de ces consignes.



Sortons enfin de la vision franco-pétocharde régie par Freluquet 1er et BFM et intéressons-nous sérieusement et continûment au fonctionnement des pays étrangers comparables (population importante, existence de grandes concentrations urbaines, etc.) qui réussissent à " dompter " cette crise sans confinement : je ne parle pas de la Chine, empire du mensonge dont les affirmations et les chiffres sont souvent invérifiables, mais de la Corée du Sud, du Japon et de Taïwan.
Comment ne pas vous comprendre et ne pas partager votre indignation ? L'essentiel passe de plus en plus par le livre. Prenons exemple sur l'Italie, qui pendant le premier confinement, n'a jamais fermé les librairies ... J'aime l'esprit de votre fronde.
En Belgique, librairies ouvertes, les livres sont des biens de première nécessité...
Merci à vous, chère Florence, pour votre détermination et votre courage - si rares par les temps qui courent.

Vos lecteurs cannois se sont toujours réjouis de votre accueil et de vos conseils, sans oublier les soirées avec les auteurs si judicieusement invités.

Votre librairie est un poumon d'oxygène culturel que nous souhaitons partager avec vous le plus longtemps possible.
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