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Les contes illustrés, la collection rêvée de Benjamin Lacombe

Christine Barros - 20.12.2019

Interview - Benjamin Lacombe - Contes illustrés - Imaginaire illustration artistes


RENCONTRE - Il rentrait quatre à quatre de la conférence de rédaction de Libé, dont il signait la couverture du numéro spécial de Salon du Livre Jeunesse de Montreuil. « En retard, toujours en retard », comme le lapin d’Alice qu’il a illustré il y a quelques années déjà. Attentif, curieux, enjoué, débordant de générosité, Benjamin Lacombe nous a offert un moment privilégié, un thé avec des fantômes, au milieu des poupées et d’originaux tous plus beaux et surréalistes les uns que les autres, à propos notamment de la collection de contes illustrés qu’il dirige depuis l’année dernière chez Albin Michel Jeunesse. Rencontre avec un touche-à-tout jamais rassasié.
 
 
 
 

Actualitte : Forte de désormais cinq titres en deux ans, cette collection de classiques illustrés propose de revisiter les contes en faisant appel à des illustrateurs et artistes contemporains. Mais peut-on toucher aux classiques ?

 
Benjamin Lacombe : Mais auquel ne pas toucher ? Touche-t-on le Cendrillon des Grimm, ou celui du troisième siècle chinois ? Lequel est sacré ? À l'origine les contes s’inscrivaient dans une tradition orale, devaient être réinterprétés par les conteurs ou les griots. On oublie que les Grimm, quand ils écrivent les contes, ont aussi une vocation de civilisation, ancrée dans une société patriarcale : il y a une volonté d'installer la femme dans deux rôles, celle qui s'occupe du foyer et la génitrice, alors que beaucoup de contes dont ils se sont inspirés n'avaient pas du tout ces facettes-là. C’est lorsque le conte devient un miroir de l'époque, ou du moins en renvoie un reflet, qu’il devient vraiment intéressant.
 
Mais ce n'est pas une facilité de s'attaquer aux classiques ! Il y a un grand respect à avoir ainsi que non pas une part de transgression mais de liberté. Ma collection est celle de « classiques en liberté », toutes les possibilités sont ouvertes.
 

Elle se base sur une réinterprétation des contes, par des auteurs avec une très forte identité d'écriture. Ce n'est pas simplement pour refaire "à la manière de", s'il n'y a pas une voix c'est vain dans l'esprit de ce que je veux faire.
 
Et quand on ne réécrit pas le texte, on peut jouer du rapport texte image ; l'image peut venir combler les ellipses du texte, créer un rapport texte image sur mesure. Il faut illustrer sans paraphraser, et tout en respectant le texte, en amener une autre lecture.
 
 

Vous souhaitiez créer une « Pléïade » des contes ? Une collection dont l’objet est en lui-même signifiant ?

 
Benjamin Lacombe : J’adore les « beaux livres » ! C’est aussi l’esprit de la collection, proposer au public des livres à collectionner justement, créer avec un auteur et un illustrateur un « livre de rêve ». Les titres sont tous au même format, avec des couvertures travaillées au fer à chaud, mais avec des variations : sur les cinq titres, nous avons déjà trois papiers différents, pas les mêmes cartons, ni la même épaisseur de papier. Les tranches, qui paraissent extrêmement rigides, une fois posées ensemble côte à côte, apparaissent toutes différentes.
 


L’idée de cette collection est aussi de permettre une réelle ouverture graphique, sans chapelle, offrir un support papier à l’illustration avec une vraie cohérence dans l’esprit. Cet « effet collection » peut permettre, je l’espère, d'amener le public vers des univers graphiques vers lesquels il ne serait pas allé nécessairement.

 

Comment cela se passe-t-il ? Vous embarquez les illustrateurs et les auteurs que vous aimez dans votre projet, vous recevez des propositions ?

 
Benjamin Lacombe : Jusque-là c'était à mon initiative : je vais voir l'artiste en lui demandant quel est le conte qui l’a touché lorsqu’il était enfant, et parmi les deux ou trois auquel il pense, il y en a toujours un qui est le marqueur profond de son travail d’artiste. Il a longuement mûri en lui, et c’est ensuite tout simplement comme ouvrir une vanne, évidente.
 
Je viens d'avoir récemment deux propositions ; deux projets vont se faire qui sont plutôt à l'initiative des illustrateurs.
 
Et à chaque fois, ce sont de gros volumes, un gros travail qui nécessite un long temps d'avance : les deux livres de l'année prochaine sont en route, dont le mien, les deux livres de l'année suivante sont commencés.
 
 

En quoi consiste votre travail de directeur de collection ?

 
Benjamin Lacombe : À force de travailler sur les contes, depuis très longtemps, j'ai appris une façon de faire, comment les traiter, qui je pense à mes yeux est assez juste dans l'approche. C’est ce que je veux faire avec les illustrateurs, les aider à mettre en forme leur vision. Je m'occupe de tout l'objet, de toute la maquette, les typos, les propositions de coupe, tous les motifs récurrents, les placements.
 
Lucette Savier travaille avec moi sur les textes, une vraie grande et formidable spécialiste des contes. Il faut vérifier que toute la narration tienne, avoir des échanges avec les artistes, voire les pousser vers certaines choses quand je pense que c'est nécessaire ou au contraire les laisser complètement libres.
 
Le travail varie en fonction des artistes : certains ont besoin d'être plus accompagnés que d'autres.
 
 

Justement, pouvez-vous nous parlez plus précisément des artistes que vous avez publiés dans cette collection ?

 
Benjamin Lacombe : Marco Mazzoni, qui a illustré Poucette l’année dernière, n’avait jamais fait de livre ; il vient du fine art. Il a une œuvre très personnelle, singulière qui est dans la parfaite logique du conte, dans lequel on retrouve toutes ses obsessions graphiques.
 
 
 
Si l’on prend le Pinocchio de Justine Brax, on ressent sa propre terreur d’enfance. Et par ailleurs, elle a une façon de dessiner les êtres humains comme des pantins, ce qui se trouvait en complète cohérence avec le titre, en lui donnant tout son sens.
 

Et pour Peau d’Âne ?
 

Benjamin Lacombe : À propos du Peau d’Âne de cette fin d’année, je savais en lançant cette collection que je voulais retravailler avec Cecile Roumiguiere depuis longtemps, j’adore son écriture [ NDLR : ils sont cosigné L’enfant silence chez Seuil Jeunesse en 2008 ]. Elle me disait depuis toutes ces années que sa vocation était née du film de Jacques Demy, et qu’elle avait voulu depuis écrire des histoires enchantées. Il fallait qu’elle écrive son Peau d’Âne ! Elle y fait face frontalement au problème de l’inceste, à celui de la compromission, celui d’avoir le droit de dire non, qui était tout de même absent du conte d’origine. Ici, elle prend le pouvoir, ne se laisse pas faire, et c’est exactement cela qui est intéressant : parce que parmi les contes anciens, c'est l'une des rares princesses qui dit non au mariage, ce qui est contre-mythique dans l'environnement de tous ces contes.
 
Quant à Alessandra j’avais découvert son magnifique travail dans une galerie dans laquelle j’exposais. Et ce fut une aventure !

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Nous voulions absolument recréer les dorés, qui sont à l'origine à la feuille d'or, ce qui est impossible à rendre à l'impression et ferait exploser les budgets ! Je voulais au départ fleurdelyser avec des fers à chaud créés spécialement pour chaque motif en particulier, mais là encore impossible au niveau budget. On aurait pu utiliser un pantone, une cinquième couleur qui vient s'ajouter à la quadrichromie, comme sur Le magicien d’Oz [NDLR : signé par Benjamin Lacombe dans la même collection l’année dernière]. Une couleur métallisée verte, mais il n'était alors pas nécessaire qu'elle brille autant que du doré, elle devait être "juste" singulière.
 
Pour Peau d’Âne, on a utilisé une nouvelle technique, qui s'appelle HUV : pour que le doré reste au maximum doré, après chaque encre, on passe comme un coup de sèche-cheveux pour éviter que l'encre ne pénètre dans le papier, et elle garde ainsi toute sa brillance. Très peu d'imprimeurs disposent de cette technique. Cet effet était capital pour la robe d'argent, la robe dorée, pour rendre son extraordinaire travail au fusain avec rehauts d’or. Et à la lecture, cela capte tellement l’attention que l’on oublie les questions techniques et les repères esthétiques que l’on a déjà en tête.
 
Avec elle qui n’avait jamais fait de livre, le travail s’est vraiment concentré sur la narration, qui lui était inconnue puisqu’elle est peintre.
 
 

Le travail a-t-il été différent avec Yvan Duque, qui illustre une version abrégée du Merveilleux voyage de Nils Holgersson ?

 
Benjamin Lacombe : Ce sont deux personnalités fondamentalement différentes ! Et certains artistes, comme Yvan, n’ont absolument pas besoin d’aide concernant la narration ou les problèmes techniques.
 

A l’origine le texte est délirant : 1200 pages de commande de l’Etat Suédois à Selma Lagerlöf, pour parler de chaque canton du pays !
 
On sent la Suède dans les dessins d’Yvan : ces couleurs très fraiches, très culottées, ces motifs qui introduisent de la rigueur.
 

Et en même temps, on sent sa jeunesse, sa culture du jeu vidéo : des décors avec des inventions qui me rappellent les jeux de plateau. Cette liberté est géniale : cela peut rappeler une esthétique fifties autant que quelque chose de très moderne inspiré de l'animation.
 
Il a un sens de la narration très naturel, mon travail était seulement une question de rythme entre les pages simples et les doubles pages, le travail de maquette, de motifs et de cabochons à mettre en place.
 
 

Avez-vous l’impression de vous adresser particulièrement à un public jeunesse avec cette collection ?


Benjamin Lacombe : Dans les files d'attente, je n'ai que des adultes qui attendent une dédicace, parce qu'ils sont les seuls prêts à perdre autant de temps dans leur vie pour cela, et parce que les enfants ont autre chose à faire !

Et il est certain que je ne veux et ne ferai jamais le livre du petit lapin qui va au pot, cela ne m'intéresse pas, ce n'est pas moi, et n'ai pas envie de m'exprimer comme cela !

On me taxe toujours de ne pas faire de livres pour enfants, mais c'est tout simplement parce que je ne m'adresse pas aux enfants comme à des attardés. Les enfants aiment aussi qu'on leur amène des histoires plus substantielles, et je m'adresse à ceux-là.

 

Vous posez aux artistes la question du conte fondateur, quel est le vôtre ?


Benjamin Lacombe : Je l'ai fait avant même de créer la collection : Les contes macabres d'Edgar Allan Poe, Alice au pays des merveilles sont mes deux phares, mais d'autres sont prévus [NDLR : nous sommes dans la confidence, mais nous ne dirons RIEN !]
 

J'ai attendu très longtemps avant de faire Alice ; j'avais envie de le faire depuis mes dix ou douze ans, j'ai attendu presque 25 ans avant de le faire. Il y a un "bon moment" pour le faire, et parfois aussi, le conte nous manque une fois qu'il est fait !

 

Vous parliez de livres substantiels pour les enfants ; d’où votre confort dans le conte qui est exactement ce langage-là ?


Benjamin Lacombe : Je n'aime pas la facilité et c'est passionnant de se dire qu'il « faut » trouver quelque chose. Il arrive parfois que l'on abandonne, et c’est alors troublant. Quand j'ai fait mon Alice, il y avait déjà des centaines de versions, Tenniel, Rakham, avant moi, cela ne m'a pas empêché de faire un Alice qui me ressemble. Mais c’est parfois impossible : j'ai voulu faire Don Quichotte, mais impossible de passer après Gustave Doré, de se détacher de son extraordinaire travail.

À partir du moment où l'on illustre, pas seulement paraphrase, le texte, nécessairement, on se réapproprie et on réinterprète, pour amener le conte là où l'on pense qu'il doit aller.

Illustrer vint de « lustrare », mettre en lumière, faire des choix comme un musicien face à une partition : il peut soit bêtement être en mode « karaoké », soit l'interpréter.

Ce qui est un plaisir, dans le conte, c’est que l’on ne se pose pas la question de savoir si le texte est bon ou pas, on le sait. Il y a une telle charge symbolique que l'on peut partir dans la métaphore graphique et dans la subtilité, et faire resurgir vraiment les thématiques profondes, et c'est passionnant pour un illustrateur !

Et encore une fois, ce n'est pas une facilité de s'attaquer aux classiques ! Entre respect et tous les possibles, cette collection est celle de « classiques en liberté » !
 



[NDLR : Il était impossible de rendre l’intégralité de la rencontre en un seul article ; rendez-vous dans quelques jours pour un second volet, plus intime et personnel sur le travail d’artiste de Benjamin Lacombe. Qu’il soit ici remercié.]
 

Chez Albin Michel Jeunesse :

Le Magicien d'Oz – Benjamin Lacombe, texte de Sébastien Perez, d’après Lyman Frank Baum – 9782226436115– 22 €
Poucette – Marco Mazzoni, d’après Hans Christian Andersen – 9782226435965 – 19 €
Les Aventures de Pinocchio –  Justine Brax, texte de Carlo Collodi – 9782226403742 – 25 € 
Peau d’Âne – Alessandra Maria, texte (adaptation) de Cécile Roumiguière – 9782226436016 – 19.90 €
Le merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède – Yvan Duque, texte abrégé Selma Lagerlöf, trad. suédois Agneta Ségol et Pascale Brick-Aïda - 9782226442444 – 25 €


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