Vente de livres : la guerre des données commence pour les auteurs

Nicolas Gary - 22.09.2020

Edition - Economie - hachette espace auteurs - données ventes livres - information auteurs partage


L’apparition d’un espace consacré aux auteurs, où se retrouvent différentes informations sur leurs livres, semble une révolution. Le groupe Hachette Livre, en France, expérimente ainsi une solution en vigueur depuis plusieurs années dans sa filiale américaine. Il aura fallu six ans pour que cette idée traverse l’Atlantique — et pourtant, Hachette demeure le premier éditeur de l’Hexagone à mettre en place un tel outil.


 

Dès 2011, plusieurs éditeurs américains mettaient en place un outil de traçage des ventes pour leurs auteurs. L’enjeu était simple : face à la montée d’Amazon Kindle Publishing, et son reporting mensuel de ventes, la transparence du cybermarchand éclaboussait une édition peu encline à dévoiler ses chiffres. 
 

Collecter, diffuser : l'ère du traderi-data


Les tout premiers à dégainer furent Random House — loin encore de sa fusion avec Penguin — suivi de Simon & Schuster et de Hachette Book Group. Il s’agissait alors d’un portail pour auteurs et illustrateurs, établissant un relevé des ventes sur papier et numérique.

Puis en octobre 2014, HBG initiait son espace Author and Agent Portal, consacré à ses propres auteurs. Et déjà, le PDG de l’époque soulignait l’importance d’un outil de communication et de partage d’informations pour « ajouter de la transparence dans la relation éditoriale, en publiant les données de vente et des ressources facilement accessibles ».

L’innovation qu’apporte Hachette Livre pour les auteurs français offrira donc à chaque auteur un «espace personnel sécurisé le détail des tirages et des ventes de ses livres, en papier comme en numérique, ainsi que la liste de ses contacts au sein de la maison d’édition ». 

Le déploiement ne s’effectue que pour les maisons littéraires (Fayard, JC Lattès, Stock et Grasset, Kero et Calmann Levy ayant déjà franchi le cap). « Fort de cette expérience réussie, et appréciée des auteurs, le groupe a souhaité développer un outil qui puisse permettre à d’autres maisons d’édition d’enrichir leurs offres de service auprès de leurs auteurs », nous indique le groupe Hachette.

Bien entendu, l’outil Mon Espace Auteur se généralisera aux autres maisons du groupe progressivement, au-delà du seul segment littéraire. 
 

Le début d'une idylle


Pour Samantha Bailly, présidente de la Ligue des auteurs professionnels, l’arbre ne doit pas cacher la forêt : « En 2017, durant les discussions SNE/CPE, le SNE et de grands groupes comme Hachette restaient hermétiques à toute idée de transparence des chiffres. Pourtant, la Charte signalait déjà que Hachette UK fournissait un espace membre pour les auteurs et autrices : pourquoi Hachette France ne le faisait pas ? »


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Est-ce à dire que les mouvements de contestation de ces dernières années ont incité les maisons à réfléchir ? « La position n’était plus politiquement tenable : aucune explication rationnelle ne justifie une telle opacité sur les chiffres », poursuit-elle.

Hachette indique qu’il fournira les tirages des livres à leurs auteurs, ainsi que les ventes papier issues du panel GfK et les ventes numériques. « Le portail sera enrichi d’ici à la fin de l’année avec la mise en ligne d’une rubrique Questions/Réponses avec des thématiques dédiées abordant les questions administratives, fiscales et sociales », souligne le groupe.

Hachette collaborera-t-il avec l’Agessa pour arriver à fournir des éléments cohérents — pour certains, cette seule idée prête à sourire. En revanche, reste à définir quand la filiale commune à Hachette et Albin Michel, Livre de Poche – une piste qu'étudie le groupe avec l'idée d'intégrer les chiffres des versions poches aux données des éditeurs grand format. En revanche, seules les maisons de Hachette en profiteront : les éditeurs distribués n'ont qu'à créer le leur d'outil.

Cela demeure « une excellente nouvelle qu’un groupe comme Hachette mette un tel système en place. La question qui demeure est : la transparence des redditions de compte va-t-elle impliquer enfin des versements plus réguliers des droits d’auteur », interroge la présidente de la Ligue.

D’autant que le sujet n’a pas quitté la table des négociations, et que le Syndicat national de l’édition ne saurait en minimiser l’importance. 
 

Données pas données 


Longtemps, Amazon incarnait le must en matière de datas communiquées aux auteurs qui passaient par Kindle Direct Publishing. Contacté par ActuaLitté, Fred Marti, auteur de cinq romans – une série fantastique, Les chroniques de Gabriel et en fantasy, Les aventures de Sherona, témoigne : depuis 2016 qu’il a entamé sa carrière d’auteur indépendant, les informations obtenues servent… dans une certaine mesure.

« Avec le temps, Kindle Unlimited est devenu très avantageux, financièrement », nous indique le romancier. Le tout poussé par des outils efficaces. « Quotidiennement, je dispose du nombre de pages lues, avec une interface où se retrouve le suivi des commentaires, ou encore la position du classement général des ventes. Et un suivi des ventes. »

De quoi apprendre à relativiser d’ailleurs : « On découvre que l’on vend 2 titres, et que soudainement, on gagne 25.000 places. Se fier aux meilleures ventes n’apporte pas grand-chose, surtout parce qu’on grimpe et descend très vite. »

Autre élément, quand on passe en vente exclusive, un outil de gestion des promotions de ses livres — si l’auteur souhaite procéder à une opération de communication immédiate. « Et puis, KDP ou Unlimited procède à un paiement mensuel des droits. »
 

Aide à la professionalisation


Quelques options manquent, « comme le profil des lecteurs : ici, je n’ai aucune idée de qui lit. Cela rend plus difficile de procéder à des campagnes de communication sur les réseaux. De même, je ne sais pas si un lecteur a lu 200 pages ou si 200 lecteurs ont lu une page. »


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Au final, les éléments collectés aident l’auteur, qui cherche à se professionnaliser, à suivre l’évolution de ses séries, et des lectures. « Si un livre bouge, et que la suite bouge à sa suite, alors je peux faire quelques projections : avec Unlimited, les lecteurs testent plus facilement un livre, puisqu’ils peuvent en parcourir quelques pages avant de se lancer. » 

Et d’ajouter : « Il manque encore des tracking pour le référencement : est-ce que le lecteur arrive depuis une recherche de fantasy, sur des critères spécifiques, ou depuis une recommandation partie d’un autre livre ? Cela aiderait vraiment. » Mais évidemment, pour un groupe éditorial, ces informations seraient tout aussi cruciales.

On le constate donc, à l'échelle de l'industrie du livre, Hachette Livre avance un fameux pion, mais avec un retard remarquable, en regard de ce qu'apporte Amazon depuis une dizaine d'années...
 

Booktracking, la solution du Syndicat des éditeurs


Reste que ledit SNE planchait sur une solution similaire, Booktracking. D'ailleurs, lors de sa dernière assemblée générale, le Syndicat national de l’édition évoquait la mise en place de son outil, à des fins de transparence. Mais qui ne serait pas exclusivement à l’usage des éditeurs : auteurs et libraires en bénéficieraient, pour obtenir un suivi des ventes en temps réel. 

Sollicité sur les avancées, le Syndicat explique à ActuaLitté que les discussions continuent d’avancer, mais qu’il est encore un peu tôt pour apporter toutes les précisions nécessaires. Et ces dernières sont nombreuses : le déroulé des travaux, l’implémentation pour les différents clients de l’outil, ou encore les partenaires avec qui Booktracking se développe.

Et puis, il faudra encore s’assurer des données qui seront communiquées — GfK, là encore ? – et du coût pour les uns et les autres. Quant aux données en temps réel, on peut encore s’interroger. Reste que la transparence est la volonté affichée, ainsi que la collaboration interprofessionnelle. Et surtout, mettre un terme aux chiffres déroulés dans la presse, sans fondement — on l’a encore vu récemment avec le livre de Nicolas Sarkozy

illustration : pixabay licence


Commentaires
Bien : tout ce qui va dans ce sens est une bonne chose... En revanche, cher Nicolas, je ne comprends pas bien votre article : vous soulignez fort justement que certains (comme CL et Kero, du même groupe) le font déjà : où est l'innovation de Hachette ?
Bonjour

Kero et Calmann appartiennent à Hachette : ils ont manifestement servi de laboratoire d'expérimentation au groupe tout entier.

L'innovation se fait plutôt au niveau de l'industrie, puisque HL est le premier à industrialiser cette méthode vs tous les autres.
Nous voilà de nouveau avec une importation des Etats Unis, censée nous aider à rattraper notre retard sur... une entreprise américaine. Hachette ne réfléchit évidemment pas en termes de relations approfondies avec les auteur(e)s et d'encouragement à la création, qui passeraient par plus de présence et de liens, mais en termes d'économies sur un poste jugé secondaire par rapport (par exemple) à la force de frappe commerciale du groupe. Tu veux tes chiffres ? Tu cliques. Tu veux un peu d'humanité dans ta relation avec ton éditeur ? Tape "1" ton temps d'attente risque d'être long. Impossible, enfin, d'imaginer M.Robinet, éditeur de Calmann Levy, envoyer Guillaume Musso sur internet pour consulter ses comptes. Ce service en ligne risque d'être une source d'inégalité supplémentaire entre auteurs et stars de l'édition. En cela, Hachette est bien dans son époque.
Pour un film, on sait qu'on peut prévoir sa carrière à partir des entrées en salles de la première semaine. Qu'en est-il pour un livre ? Il peut trouver son public plus lentement. Disposer d'un compteur en temps quasi-réel des ventes n'est pas forcément une bonne nouvelle pour les auteurices qui vivent dans une autre temporalité, celle de la création littéraire. Ça ne l'est que si ce système permet une rémunération plus lissée, mensuelle par exemple. Sinon, c'est un gadget de com'.

Reste un autre point sur lequel les éditeurs doivent aussi progresser : la reddition des comptes sur les ventes à l'étranger (traductions), qui est souvent extrêmement sommaire (aucune information sur les pourcentages ni les ventes, juste une somme d'argent). Et sur ce point, le fait que les éditeurs s'arrogent le droit de prélever à leur profit 50 Þs revenus perçus par les auteurs à l'étranger est un abus silencieux parce que rarement relevé (alors même que tous les risques éditoriaux sont pris par les maisons étrangères qui achètent les droits et financent les traductions).
Je ne suis pas du genre à chercher la petite bête (enfin si ok j'avoue) mais comparer des statistiques disponibles sur KU ou KDP pour du numérique et celles qu'on peut avoir sur des ventes papier avec la possibilité de retours pendant un an prête un peu à confusion. A ma connaissance personne ne dispose de données aussi fines sur le papier.
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