Originaire de Montivilliers, en Seine Maritime, la romancière Marion Gilbert (pseudonyme d’Odette Maurel) a fait paraître une bonne vingtaine de titres entre Du sang sur la falaise (1913) et Les Scandalisés (1950), des romans psychologiques qui ont souvent la Haute-Normandie pour décor. Journaliste, elle a mené des enquêtes pour Le Matin, Le Petit Journal, Illustrations et d’autres. Traductrice avec Madeleine Duvivier, pseudonyme que s’était choisie sa sœur, elle a donné à lire en français Charles Dickens, P. G. Wodehouse et Charlotte Brontë. Féministe, elle prononça une conférence, en 1925, qu’on peut consulter en ligne.
Le 17/11/2019 à 09:00 par Les ensablés
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17/11/2019 à 09:00
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En novembre 1929, La Revue mondiale lançait une enquête intitulée « Faut-il revenir aux écoles littéraires ? » Cette enquête avait été suscitée par l’émergence de l’École populiste d’André Thérive et de Léon Lemonnier. Quelques mois plus tôt, celui-ci avait publié un premier manifeste dans le périodique L’Œuvre (27 août 1929) qui eut un fort retentissement ; il devait ensuite, en janvier 1930, faire paraître le Manifeste du roman populiste aux éditions La Centaine. Ce populisme n’avait rien à voir avec la récupération politique péjorative actuelle du mot et tout à voir avec la littérature. On peut aujourd’hui relire ce Manifeste, puisqu’il a été réédité en 2017 aux éditions La Thébaïde.
(http://www.lathebaide.fr/produit/manifeste-roman-populiste/)
À cette enquête répondit notamment Marion Gilbert, qui écrivait « souscri[re] des deux mains au manifeste de mon camarade, pays et ami, Léon Lemonnier », et affirmait que, dans ses romans, elle avait « “pratiqué” le peuple, source de toute inspiration, source fraîche et pure jaillissant au fonds du puits de la Vérité ». Depuis que Maupassant avait voulu peindre « l’humble vérité » dans Une vie, roman objectif et sans relief d’une vie misérable, le populisme avait trouvé sa voie. Cette profession de foi passionnée pour une littérature du peuple, et qui pour Marion Gilbert signifiait avant tout le « roman paysan », montre la polarisation assez vive qu’avait suscitée la prise de position de Lemonnier contre la représentation de ce qu’il appelait « les personnages du beau monde, les pécores qui n’ont d’autre occupation que de se mettre du rouge, les oisifs qui cherchent à pratiquer des vices soi-disant élégants ». Son mot d’ordre était de « peindre les petites gens, les gens médiocres qui sont la masse de la société, et dont la vie, elle aussi, compte des drames ».
Le Joug, que Marion Gilbert publie chez Ferenczi en 1925, est un de ses meilleurs romans, et tout à fait dans le ton populiste. Deux vieilles filles : Fanny, vingt-neuf ans, et Berthe, vingt-cinq ans. Elles habitent, au tournant du siècle, un village de l’arrière-pays normand au nom fictif de Beuzeboc. Elles n’ont jamais quitté leur village, n’ont jamais rien vu, ne savent de la vie que ce qu’on en dit, mais elles connaissent les convenances et savent tenir leur rang. Elles ont les « bonnes manières de la bourgeoisie puritaine, à gestes étroits, à pratiques discrètes et silencieuses », résume finement l’auteure.
Le roman s’ouvre sur la mort de leur mère, qui a laissé une lettre qui livre un secret que Berthe ignorait : douze ans plus tôt, violée par un soldat de passage, Fanny avait accouché en cachette d’un enfant, lequel fut donné à une tante, puis remis à une famille adoptive de paysans quelques années plus tard, après la mort de la tante. Ces démarches, elles ont été imposées par la mère de Fanny. D’où le titre du roman, car cette situation est à l’image de Fanny et de l’ensemble de sa vie : résignation et fatalisme. Ainsi s’est comportée sa mère avec elle, ainsi se comporte Berthe, qui, après la découverte du secret de sa soeur, deviendra impitoyable avec elle. De caractère opposé, Fanny est aussi effacée et incapable de décision que Berthe est mesquine et despotique. Berthe agit, exécute ; Fanny ne sait que souffrir.
Depuis ce drame, Fanny ignore ce qu’est devenu cet enfant. Elle n’a cependant pas tout à fait oublié ni le sentiment de maternité qui l’a provisoirement illuminée ni cette aventure d’un instant ; aventure qu’au demeurant elle n’a jamais complètement condamnée, parce que, pour la première fois, quelqu’un disait l’aimer : « tu crois que ce n’est rien, ça ? » explique-t-elle à Berthe. D’ailleurs, la lettre, que sa mère lui avait cachée, lui a appris que le soldat, souhaitant faire réparation, avait demandé sa main. Mais comme de son enfant, elle ne sait rien de cet homme.
Tout cela, cette découverte, le souvenir ravivé de cet événement, bouleverse Fanny profondément. Elle ne mesure pas très bien pourquoi, mais au fond d’elle-même, le retour de cette histoire a remué quelque chose qui accroît sa vie intérieure et la rend un peu plus vivante au sein de cette existence monotone qui est la sienne. Comme si la mort de sa mère la remettait en accord avec son destin, ou pouvait lui redonner le destin qui aurait pu ou dû être le sien. Pour sa mère, il fallait se défaire de ce enfant qui, à ses yeux, incarnait le péché de Fanny ; mais pour Fanny, le péché, c’est plutôt d’avoir abandonné l’enfant. Dès lors elle se demande si elle ne devrait pas chercher à revoir son fils, à s’en occuper.
Tel est l’incipit de ce roman dont je me garderai de raconter la suite, il y aurait trop à dire, et dès lors trop à dévoiler pour un lecteur qui aura peut-être la curiosité de chercher à lire ce roman. La suite, elle est dans le détail des ennuis que cette histoire apporte aux deux sœurs, dans la jalousie et la bassesse de Berthe, car seule Fanny a toujours attiré le regard des hommes et continue de les attirer. La suite, elle est aussi dans les qualités de composition de Marion Gilbert, qui sait créer de l’inattendu avec une histoire en apparence si peu exaltante. Les premières pages, autour de la lettre, sont bien fignolées, intrigantes, et cet espèce de mystère qui s’en dégage, Marion Gilbert va assez bien le maintenir au fil de l’intrigue. Elle déjoue constamment nos attentes ; les événements paraissent simples, et pourtant les choses s’avèrent toujours plus complexes qu’on ne le pensait.
Dans cet imbroglio qui somme toute n’est pas très compliqué mais qui bouleverse l’existence des deux sœurs au-delà de ce qu’elles auraient pu imaginer, Marion Gilbert ne perd pas de vue son objectif : faire un roman de la maternité désespérée, avec cette Fanny « ni fille ni femme », toute bancale sur cette position paradoxale d’une mère sans enfant. « Un étrange accablement venait à Fanny : voyage manqué, but manquée, vie manquée », lit-on à un moment donné. Comment raccorder les choses, comment concilier le passé et le présent, la réalité et ses rêves, son sentiment maternel et le sentiment amoureux qui par ailleurs lui donne espoir d’une vie meilleure ? Tout cela, c’est bien assez pour faire un livre.
Le Joug connut à la fois le succès critique et le succès public (tirage de plus de 50,000 exemplaires). Le Matin (le 6 mai 1927) en parle comme « le livre le plus lu » de 1926. Le roman rata de peu le Prix Fémina, qui alla entre les mains de la Jeanne d’Arc de Joseph Delteil. Gabriel Reuillard, romancier normand lui-même rattaché au populisme, le déplorera dans Paris-Soir (le 2 avril 1926), Marion Gilbert étant « de la grande lignée des Flaubert et des Maupassant » et si habile à saisir « l’âme normande ». L’auteure devait, quelques jours plus tard, recevoir le Fémina anglais, le Prix Northcliffe. Une sorte de compensation méritée.
Maupassant, sans doute ; et je reviens à Une vie, ce roman de « l’humble vérité » dont l’histoire était dans la manière de celle que raconte Marion Gilbert, car on y trouve aussi ce drame d’une mère qui aime trop son fils ingrat et médiocre au sein d’un roman où chacun fait d’une bonne sa maîtresse et sème des bâtards.
François Ouellet
Novembre 2019
Par Les ensablés
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Avec Leçon particulière, roman de Sulmi Bak traduit du coréen par Marion Gilbert et publié aux éditions HarperCollins le 18 février, l’autrice sud-coréenne signe un premier livre sombre et tendu, construit comme une descente méthodique au cœur de la cruauté humaine, où une jeune professeure particulière s’immisce dans la vie d’un adolescent pour l’obliger à affronter une vérité dont les conséquences s’annoncent glaçantes.
14/01/2026, 07:00
Il suffit de quelques pages à Aurore pour installer un climat de tension sourde, presque organique. Un appel nocturne, un réveil brutal : « Le téléphone laisse échapper deux courtes sonneries et Mélanie l’a déjà saisi, par réflexe. » En quelques lignes, le lecteur est plongé dans une mécanique d’urgence, rythmée par l’épuisement et la responsabilité. Le roman s’ouvre sur cette cadence heurtée, qui ne cessera plus de structurer le récit. À paraître le 6 février.
13/01/2026, 15:29
Avant même le premier corps, il y a une panne. Et quelle panne… « Soixante-treize heures d’affilée, ça fait tout de même un peu long pour une seule et même coupure de courant. » Le ton est donné : sec, drôle, lucide. À Beyrouth, l’électricité n’est pas un confort ; c’est une humeur nationale. « Routine absurde qui rythme leurs journées, à lui comme aux deux millions d’habitants de la capitale. » À paraître le 5 février.
13/01/2026, 11:28
Devant le magnétophone de Maryvonne Lapouge et Clélia Pisa, ces femmes nous plongent au cœur de la condition féminine dans un Brésil où les inégalités sociales, le racisme structurel, la violence de genre et la colonisation des femmes à l’intérieur du pays marquent profondément le quotidien.
13/01/2026, 08:00
Partant du constat que nous accordons spontanément du crédit au nom posé en haut d’une couverture ou en bas d’un tableau, Samah Karaki analyse comment certaines figures d’autorité constituent une fiction cognitive, un mécanisme mental auquel notre cerveau est spontanément enclin.
13/01/2026, 07:00
De bons personnages, une bonne histoire, dans ce roman policier à énigme déguisé en romance à l'eau de rose : Philip Gray joue les faux-monnayeurs et nous offre une lecture facile et 100% plaisir qui devrait plaire au plus grand nombre. La maison aux neuf serrures, traduit par Elodie Leplat, se déguste, tout bonnement.
12/01/2026, 17:18
Le devoir des vivants est de penser aux morts pour qu’ils ne disparaissent pas tout à fait. C’est ce que fait admirablement Natacha Wolinski dans un texte mémoire sur son père et sa famille. Chaque jour, elle va au Palais de Justice, « un Etna » difficile à gravir, mais nécessaire, afin de suivre le procès des assassins de Charlie Hebdo.
12/01/2026, 17:02
Il y a des romans qui commencent par une scène, et d’autres par une obsession. Dans Leurs désirs immenses, Léa Lhermet ouvre directement la vanne : « Au départ, il y a les femmes. » Et tout suit, comme une marée. « Les femmes m’envahissent, prennent possession, me gavent, m’étourdissent. » On est happé : une voix vive, parfois mordante, qui explore sans faux-semblants ce que les lignées transmettent — et ce qu’elles étouffent.
12/01/2026, 10:49
Dès les premières pages, L’Enfant du vent des Féroé impose un territoire, une voix, une respiration. Le roman ne commence pas par une action, mais par un lieu qui parle. « Et puis il y a moi, Gjógv. Un village de carte postale au toponyme imprononçable. » Le décor devient narrateur, conscience diffuse, mémoire minérale. Le lecteur comprend vite qu’ici, l’histoire humaine sera indissociable des éléments.
12/01/2026, 10:45
Il est des livres qui ne racontent pas une vie : ils l’approchent à pas feutrés, comme on entre dans une clairière en retenant son souffle. Le Souffle de la forêt relève de cette catégorie rare. Simonetta Greggio n’écrit pas sur Simona Kossak ; elle marche à ses côtés, dans une prose habitée, charnelle, attentive au moindre frémissement. Dès les premières pages, le ton est donné : « Elle n’a que la peau, les os et un nom de famille. » Tout est là : la nudité, la résistance, l’essentiel. À paraître le 21 janvier.
12/01/2026, 09:34
Dans un Mexique ravagé par la violence et les cartels, un homme honnête croit pouvoir devenir maire. Mais, dans le même temps, il va découvrir l’amour de sa vie, un amour scandaleux. Humour ravageur, suspense, un roman de passion pure sur la morale des apparences.
12/01/2026, 07:00
Du film noir classique aux dérives du capitalisme numérique, de la philosophie antique aux figures spirituelles du XXᵉ siècle, la Booksletter de la semaine explore les grandes tensions de notre modernité à la lumière des livres. Au sommaire : Assurance sur la mort, archétype du film noir hollywoodien ; l’« enshittification » d’Internet selon Cory Doctorow ; Diogène, cynique radical ; Edith Stein, philosophe et martyre ; et une plongée dans l’économie criminelle contemporaine.
10/01/2026, 10:06
Entrelacs. Entretiens réunit Daniel Mendelsohn, Adrien Zirah et Déborah Bucchi dans un volume publié aux éditions Seuil et attendu en librairie le 6 février, qui donne à lire une série d’échanges approfondis autour de l’œuvre et de la pensée de l’écrivain américain, entre héritages antiques et juifs, récits personnels et lectures des grands textes, dessinant le portrait d’un auteur pour qui l’intime dialogue sans cesse avec l’histoire et la littérature. Traduit de l'anglais par Adrien Zirah.
10/01/2026, 08:00
La Sage-Femme et la Rivière, roman d’Ariel Lawhon traduit par Sarah Tardy, paraîtra le 11 février 2026 aux éditions HarperCollins. Dans ce nouveau récit historique, l’autrice explore un passé instable, traversé de secrets, de mensonges et de vérités dissimulées, où l’histoire elle-même semble se dérober sous les pas du lecteur.
10/01/2026, 07:03
Voici une relecture en images de la fameuse Trilogie Berlinoise, quand Philip Kerr nous entraînait aux côtés du détective Bernie visiter les sombres coulisses du Berlin nazi. Avec fidélité au texte original, ces deux premiers albums de Pierre Boisserie et François Warzala redonnent une nouvelle jeunesse à ces polars devenus légendes.
09/01/2026, 15:58
En 2039, la prison n’existe plus. Les criminels sont désormais condamnés à la Sphère, un purgatoire psychique piloté par une intelligence artificielle, où ils doivent affronter leurs fautes jusqu’à obtenir une possible rédemption. Ange Barol, analyste brillante et conceptrice du système, croit avoir inventé une justice plus humaine que l’enfermement.
09/01/2026, 12:44
Il y a des romans qui ne cherchent pas à faire événement, mais qui avancent à pas feutrés, comme on entre dans une mémoire qu’on croyait close. Les filles s’ouvre ainsi, sans fracas, sur une rentrée scolaire au début des années 1970, lorsque deux enfants franchissent un portail noir, « serrées l’une contre l’autre ». Rien d’extraordinaire, en apparence. Pourtant, dès ces premières lignes, quelque chose se noue. Une intensité discrète, mais tenace.
09/01/2026, 12:27
Pour démarrer 2026, La Femme de ménage ne se contente pas de dominer : elle écrase tout sur son passage. Ou plutôt, elle balaie le classement (du 29 décembre au 4 janvier). Les trois marches du podium sont occupées par une seule et même autrice, infatigable depuis plus d’un an : Freida McFadden.
09/01/2026, 12:25
Il suffit parfois de quelques mots, répétés comme un mantra fragile, pour faire vaciller toutes les certitudes. J’t’aime encore part de là. D’un aveu simple, presque banal, mais chargé d’un vertige immense. Dès l’ouverture, le lecteur est happé par cette voix qui s’adresse à un « vous » complice, embarqué dans une traversée intime du couple, du temps qui passe et des rêves qu’on réaménage plutôt qu’on n’abandonne. À paraître le 6 février.
09/01/2026, 10:47
Avec Le gogol, roman à paraître le 19 février aux éditions Verticales, Nicole Caligaris met en scène la rencontre improbable entre un homme débordant de paroles et une femme silencieuse, dans un bar parisien où un manteau devient le réceptacle d’histoires entremêlées et de temporalités disloquées, dessinant le portrait de deux existences suspendues au bord du présent.
09/01/2026, 08:43
Avec Les Nouveaux Territoires, roman de Grace Ly publié aux éditions HarperCollins et paru le 11 février, l’autrice plonge le lecteur dans un Hong Kong en ébullition, théâtre d’un parcours intime et politique, où une jeune femme en rupture cherche à se réapproprier son histoire, son identité et sa liberté.
09/01/2026, 07:00
Matthias Zschokke aime les personnages qui trainent derrière eux une vie banale faite de tâches ingrates et répétitives dans une administration quelconque, des personnages qui semblent ne pas exister, ne pas avoir d’emprise avec le réel. Et pourtant, dans les insignifiantes vies de ces personnages-là, existent une multitude de détails, de petits incidents qui en disent long sur un univers lunaire, poétique, à la limite de l’imaginaire. Une traduction de Isabelle Rüf. Parution le 16 janvier aux éditions Seuil.
08/01/2026, 12:02
Dès l’ouverture, Toussaint Noël frappe sans ménagement. Pas de montée progressive, pas de décor aimablement planté : une adolescente morte, une cabane sordide, un flic à bout. « Debout au-dessus du cadavre sans tête de la petite Tsvetana, treize ans… la nausée m’a submergé ». Tout est là : la violence du monde, l’usure morale, et cette ligne de fracture à partir de laquelle plus rien ne sera réparable. À paraître le 18 février.
08/01/2026, 10:20
Aurore, roman de Nicolas Leclerc, parution le 6 février aux éditions Seuil, met en scène la rencontre troublante entre une vieille femme diminuée par un AVC et une jeune aide-soignante dont le dévouement apparent dissimule une présence de plus en plus envahissante, jusqu’à faire vaciller l’équilibre déjà fragile d’une relation mère-fille.
08/01/2026, 08:08
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