Marc Levy : “Avec Facebook, Mark Zuckerberg est un Goebbels moderne”

Nicolas Gary - 30.09.2020

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ENTRETIEN – C’est arrivé la nuit, le dernier roman de Marc Levy, traite tout à la fois de manipulation des masses par l’extrême droite, de montée des populismes, de l’infox dispersée abondamment sur les réseaux sociaux… et du scandale de l’insuline. Un nouveau genre, qu’explore le romancier ? Pas tant que cela.


 

Que l’on songe à Si c’était à refaire, où un (authentique) journaliste du New York Times dévoilait un sombre complot ou Les enfants de la liberté, qui parlait de la résistance — à une époque où en France, la question de l’identité nationale faisait florès — les romans de Marc Levy ne se rangent qu’hâtivement dans la catégorie Comédies sentimentales. 
 

Observateur du monde


« J’ai envie d’histoires vraies, parce qu’elles me touchent plus : avec ce livre, ce sont trois années de recherches qui prennent forme », indique-t-il à ActuaLitté. « Je suis passionné d’actualité, parce qu’elle exprime les battements de cœur du monde. Et qu’en découlent toutes les questions qui m’obsèdent : pourquoi cette division entre les personnes, comment la démocratie peut-elle être ainsi mise à mal ? »

Et plus encore : que faire devant une criminalité en col blanc, dont les malversations restent impunies ? Pas dans C’est arrivé la nuit : le groupe de hackers qu’il met en scène décide de partir en guerre, pas de « prendre les armes, mais les outils qu’ils connaissent pour arriver à leurs fins. Que les crimes soient connus, identifiés et leurs auteurs sanctionnés ».

Héritier de la communauté informatique des années 80, le romancier avait une préconnaissance du piratage informatique — il jure cependant ne pas le pratiquer lui-même. En revanche, le thème de l’insuline relevait d’une plus importante prise de conscience.
 

Col blanc, mais pas blanc-seing


« Les conséquences des exactions commises par les criminels en col blanc sont invisibles. L’industrie du tabac a, durant des dizaines d’années, financé des marchands de doutes pour assurer que fumer n’avait aucune incidence. Et pourtant, ce sont des millions de morts dans le monde. Pareil pour Volkswagen, qui truque ses tests et les résultats sur la pollution de ses véhicules », reprend l’écrivain. 


pixel2013 CC 0

 
Mais dans le cas de l’insuline, l’entente entre les grands laboratoires pour maintenir des coûts élevés du médicament pourtant indispensable se révèle plus sombre. « En France, la sécurité sociale absorbe ces hausses. Dans un pays comme les États-Unis, cela représente plus de 10.000 morts par an : et la criminalité devient visible. »

Cette chasse qu’organise les membres de Groupe 9, le réseau de hackers, contre Big Pharma a un pendant : l’excitation de la démagogie, à des fins politiques, pour saper progressivement la démocratie en Europe. « Écrire, c’est exprimer le monde qui nous entoure, tenter de le signifier autrement, pour livrer une vision qui va éclairer notre situation », souligne Marc Levy. 
 

La parole manipulée des réseaux


Alors, quand un conseiller occulte s’appuie sur les réseaux sociaux pour manipuler l’opinion, se révèlent tous les enjeux de ces outils de communication, largement dévoyés. « À la chute du mur de Berlin, on a découvert que la Stasi avait des centres automatisés de lecture du courrier : je trouve cela scandaleux, cette violation de l’intimité. Mais nous avons aujourd’hui des outils plus puissants encore pour décortiquer la vie des personnes, qui expriment la volonté claire de nous influencer. »

Facebook, pour ne pas le citer, représente l’ennemi premier : « La photo d’un enfant, postée sur le réseau, c’est le premier pas vers un fichage de l’individu. Je ne crois pas qu’un seul informaticien chez Facebook soit ingénu sur son travail : cette société est aujourd’hui la plus toxique du monde. » Messages de haine, infox, manipulation de l’information… « Mark Zuckerberg est le Goebbels moderne, et il faut espérer qu’il en réponde avant. »

Mark Zuckerberg F8 2018 Keynote
Anthony Quintano, CC BY 2.0

 
Le danger des réseaux, qui s’immiscent dans la vie des citoyens, ne date pas d’hier : la prise de conscience, en revanche, est tardive. « Quand un ancien Premier ministre français assure que l’islamisme est un danger absolu, je me dis qu’il devrait quitter son bureau à Barcelone. La montée de l’extrême droite, des idées d’une suprématie blanche, et de la main basse que l’oligarchie opère pour s’emparer des ressources m’apparaissent nettement plus périlleuses. »
 

L'artisan, et ses facettes


De là, prendre les outils, « plutôt que les armes, qui incarnent cette notion belliqueuse et mortelle », pour dénoncer. Et son outil restera l’écriture. « Quand je pense à l’écrivain qui m’a le plus marqué, Romain Gary revient toujours : il est ce sculpteur qui a su user de plusieurs ciseaux pour ses livres. Son œuvre est d’une diversité incroyable. » Et, comme lui, Marc Levy plaide pour « un travail d’auteur réalisé avec ses tripes ».
 
Pour cette raison, C’est arrivé la nuit semble en rupture avec ses précédents romans. « Je n’ajuste pas particulièrement : quand j’écris une comédie, les dialogues priment, parce qu’ils doivent provoquer le comique, garder leur pertinence et correspondre aux personnages. »

Dans un autre registre, Ghost in love, l’histoire de ce père interpellé par son enfant qui lui demande ce que c’est qu’être père. « Là, j’étais dans les tripes, complètement. On peut naître Mozart, et c’est tant mieux. Ou ne pas l’être : cela n’empêche pas d’être industrieux. Et si après 21 années de carrière je parviens à étonner les lecteurs, c’est génial », s’enthousiasme-t-il.
 

Courage, peur et liberté


Parce que le roman prend la forme d’un récit dans le récit, avec une narration similaire à Usual suspects, le film de Bryan Singer, on se retrouve devant un Keyser Söze qui joue le rôle de grand démiurge. Et raconte l’histoire de ces hackers avec une certaine distance, comme le marionnettiste observe ses créations. 
 
« Je me suis horriblement attaché aux personnages, et dès le départ je savais que tout ne tiendrait pas dans un seul tome. La trilogie est actée — et mes éditeurs ne connaissent toujours pas la réalité de l’intrigue. » Et d’ajouter en souriant : « Au cas où il m’arriverait quelque chose, je l’ai tout de même déposé dans un coffre… »

Des personnages plus vrais que nature dans leur attitude, et principalement un certain Matteo, « celui qui me ressemble le plus. Il a des traits qui sont ceux de mon père, c’est un citoyen du monde, donc partout un étranger ». Celui qui semble fédérer le groupe de pirates se révèle fondamentalement « un homme de courage. La véritable liberté en demande d’ailleurs beaucoup. C’est peut-être ce qui explique que l’on croit en Dieu : la peur de la liberté. Et comme Matteo, je n'hésiterais pas si je devais me battre ».

Et si l’obscurantisme que l’on tente d’instaurer dans son roman, et contre lequel se battent les hackers, est si prégnant, « c’est justement parce qu’il est le plus grand combat de l’humanité. On dit souvent “diviser pour mieux régner”, mais en fait, la diversité représente un vaccin contre la peur, sur laquelle s’appuie l’obscurantisme ».
 

Moins de technique, supplément d'âme


Les amateurs de technique se sentiront peut-être frustrés : les passages de hacking à proprement parler sont brefs. « En réalité, j’avais une cinquantaine de pages de plus, qui ont été supprimées — notamment sur la manière de pirater un coprocesseur. Peut-être que je devrais les proposer, parce qu’on aurait là, quasiment, un manuel pour réaliser ce hack par soi-même », plaisante-t-il. 

« Mais ce qui prime, dans le roman, dans toute écriture, ce sont moins les moyens déployés que l’action menée par le Groupe 9. Il vaut mieux rendre accessibles et compréhensibles les outils utilisés, pour que la finalité de leur combat prime. Les moyens restent des moyens. » Et le tome 2 promet plus de nobles causes encore que ce premier volume.


photo : Marc Levy © Nastassia Brame


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