Nicola Lagioia, né en 1973, a reçu le prestigieux prix Strega en 2015 pour son roman, La Féroce (Flammarion, 2017), ainsi que le prix Viareggio pour Case départ (Arléa, 2014). Il a été directeur du Salon international du livre de Turin de 2017 à 2023. Son dernier livre, La ville des vivants, a été publié et traduit de l'italien en 2022 par Laura Brignon. Interviewé par ActuaLitté, il évoque trois thèmes centraux, dont le premier est la mort, la violence.
Le 01/08/2023 à 17:54 par Federica Malinverno
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01/08/2023 à 17:54
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Le titre du livre, La Ville des vivants, évoque aussi son contraire : les morts. Quel est le rapport de notre société à la notion de limite et à ce que représente la mort ?
Nicola Lagioia : Nous ne sommes pas habitués à l’irréversible. Nous avons tendance, en tant que société, à supprimer non seulement le meurtre, mais aussi l’idée de mortalité, nous faisons comme si la mort n’existait pas parce que nous sommes habitués à penser que tout est réversible, comme dans un jeu vidéo où vous terminez une vie et en commencez une autre. C’est une question qui concerne tout l’Occident depuis au moins deux siècles : nous connaissons de moins en moins la mort, car toute une série de rituels par lesquels nous marquions la frontière entre le visible et l’invisible sont en train de disparaître.
Aussi, nous ne sommes pas habitués à la mort violente, parce que nous vivons heureusement dans des sociétés moins violentes du point de vue de la violence matérielle, par rapport aux siècles passés : à l’exception de situations terribles comme les guerres, dont nous avons peu d’expérience directe, la mort violente est quelque chose qui ne nous appartient pas, de sorte que lorsque nous la trouvons devant nous ou près de nous, c’est quelque chose qui nous surprend beaucoup.
Rome est une ville tout à fait singulière, turbulente, traversée par une grande nervosité quotidienne, mais très peu violente : si l’on divise le nombre d’habitants par le nombre de meurtres par an, Rome est l’une des capitales européennes où il y a le moins d’effusions de sang, ce qui est un peu un record parce que l’Europe est le continent le moins violent, avec le Canada peut-être, dans le monde occidental.
Votre livre aborde certains thèmes, tels que la violence, le bien et surtout le mal : sont-ils également liés à une interprétation du concept de la limite ?
Nicola Lagioia : La véritable limite que les meurtriers de cette histoire n’ont pas perçue est la frontière entre leur soi-disant côté normal, civilisé, et le côté sombre, que nous avons tous. Nous avons tous une corde agressive, une corde violente, et l’oublier, c’est la supprimer, et supprimer ce qui pourrait nous faire du mal, c’est multiplier la possibilité de faire du mal sans que nous nous en rendions compte.
La part sombre et violente ne doit pas être reniée, car nous l’avons tous précisément pour une question physiologique, génétique : pour nous, êtres humains, pendant des millénaires, la violence a été une garantie de survie de l’espèce, nous devions être violents pour ne pas subir la violence des autres, tuer pour ne pas être tués, être des prédateurs pour ne pas être des proies.
La société devrait être une libération progressive de cette violence originelle. Et heureusement, nous vivons aujourd’hui dans un monde où, au moins au quotidien, nous ne sommes plus contraints d’exercer la violence pour survivre. Mais l’histoire et la civilisation marchent beaucoup plus vite que la biologie, la physiologie et la génétique n’évoluent : c’est pourquoi cette violence primitive, cet instinct de prévarication, est resté en nous : le problème est de le reconnaître et donc de nous reconnaître nous-mêmes.
En effet, dans certains passages magnifiques de votre livre, vous décrivez très clairement l’instinct de prévarication et la manière dont il agit également chez l’homme moderne. Pouvez-vous nous en dire plus à ce sujet ?
Nicola Lagioia : Je montre un mécanisme primitif en ce qui concerne l’instinct de prévarication. Nous sommes constitués à la fois de raison, d’impulsions spirituelles merveilleuses, et d’instincts bas et primitifs : nous sommes vraiment quelque part entre l’angélique et le bestial.
De ce point de vue, Marco Prato et Manuel Fosso, pour évacuer leurs frustrations, s’en prennent aux plus faibles, parce que Luca Varani, parmi les nombreuses personnes qui entrent dans cette maison ces jours-là, est le plus faible. Il est le plus faible et le plus fragile même d’un point de vue physique, il est le plus candide, le plus naïf, etc. Ils font ressortir ces instincts et les déchargent sur les plus faibles, en déclenchant le pire de nos instincts, celui pour lequel seule la force compte, celui pour lequel le fort l’emporte sur le faible.
Quant aux assassins, quel est leur profil psychologique ?
Nicola Lagioia : Marco Prato et Manuel Foffo me semblent s’être peu connus. Il me semble qu’ils étaient tous les deux des narcissiques presque pathologiques. En fait, Prato avait même été diagnostiqué comme souffrant d’un trouble de la personnalité narcissique. Les narcissiques se connaissent peu, précisément parce qu’ils pensent constamment à eux-mêmes : ils voient dans les autres un miroir dans lequel ils se reflètent. En effet, nous ne nous connaissons pas à travers l’identique, mais à travers le différent. La différenciation, ainsi que la construction de l’identité, se produisent parce que nous reconnaissons l’autre comme différent de nous également en vertu de sa diversité. Nous donnons ainsi de la dignité à cette altérité.
Et les assassins ne le font pas, à tel point que, même après le meurtre, ils ne cessent de parler presque exclusivement d’eux-mêmes, de leur malheur, se présentant même comme des victimes de la situation, sans que l’on sache très bien de quelle manière. Par exemple, l’un d’eux croit avoir été manipulé par l’autre, parfois ils accusent la drogue.
Je crois qu’ils éclairent mal la frontière entre le jour et la nuit à l’intérieur d’eux-mêmes, ils l’explorent mal, à tel point qu’ils sont ensuite victimes de l’enchaînement qu’ils ont eux-mêmes déclenché et qu’à un certain moment ils ne peuvent plus revenir en arrière. Ils évoquent le meurtre comme quelque chose dont ils sont à la fois protagonistes et étrangers, c’est-à-dire qu’ils en parlent comme d’une force qu’ils ont eux-mêmes invoquée et qu’ils n’arrivaient plus à contrôler, comme des apprentis sorciers, en somme. Cette chose m’a beaucoup frappé, le fait que, chez eux, le meurtre et leur culpabilité sont une information, et non pas une connaissance ou une conscience réelle : c’est assez impressionnant.
Crédits photo : ActuaLitté, CC BY SA 2.0
Par Federica Malinverno
Contact : federicamalinverno01@gmail.com
Paru le 31/08/2022
512 pages
Flammarion
23,00 €
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16/01/2026, 18:22
Il y a dans l’industrie du livre quelque chose d’un ballet étrange : une danse de bilans déficitaires, de discours vertueux, de concentrations “raisonnables” et de communiqués qui jurent, la main sur le cœur, que tout cela se fait au nom de la diversité. On fusionne pour mieux défendre la pluralité, on rationalise pour préserver la création, on licencie pour sauver la chaîne du livre — cette créature mythologique que tout le monde invoque mais que plus personne ne nourrit vraiment.
16/01/2026, 12:22
Marion Mazauric rend hommage à Pierre Bordage, compagnon de route et géant de l’imaginaire, en retraçant trente ans d’amitié, de livres et d’audace littéraire. Un texte personnel et puissant, à la mesure d’un écrivain dont l’œuvre et la vie n’ont jamais cessé de se confondre. Voici l’hommage que le Diable lui a rendu par la voix de Marion Mazauric.
15/01/2026, 11:45
“Les sources“. En arabe, cela se dit Laâyoune, aujourd’hui la plus importante ville du Sahara occidental. Riche en nappes phréatiques dans une zone de désert, la ville a toujours représenté un lieu de repos. Et d’approvisionnement. En eau. Donc en vie. Et c’est là que Nicolas Rouillé installe son nouveau livre, Laâyoune, en attendant. Et malgré le silence du désert, de nombreux échos se font entendre.
14/01/2026, 11:15
Dans une lettre ouverte, le photojournaliste franco-iranien Reza Deghati interpelle le président de la République, Emmanuel Macron, sur la répression en cours en Iran. À travers le destin de Rubina, jeune étudiante tuée lors d’une manifestation, le photojournaliste franco-iranien appelle la France à un sursaut politique et moral.
13/01/2026, 12:43
TÉMOIGNAGE - « OnlyFans ou le Bois de Boulogne. Ce sont là mes dernières options. Je suis éditrice. Voici mon histoire. Elle est authentique. » Épisode 8. Il fallait marquer une pause, pour vous autant que pour moi. J'ai partagé pas mal de choses dans ces colonnes, mais les confiseurs n'ont pas le monopole de la trêve. Je m'appelle Victoire. J'ai eu la révélation que je cherchais.
10/01/2026, 10:38
Figure majeure et pourtant trop discrète de la science-fiction française, Michel Jeury aura profondément marqué la littérature de l’imaginaire en bouleversant notre rapport au temps, au langage et à la conscience. À l’heure où sa Trilogie chronolytique s’apprête à renaître en librairie, cet article propose une traversée mémorielle et critique de l’œuvre d’un écrivain essentiel, à la croisée du romanesque terrien et des audaces conceptuelles de la SF, dont l’héritage continue d’irriguer silencieusement notre présent.
09/01/2026, 10:51
Particulièrement sensible aux commentaires survenus suite à la publication de sa Lettre à Nicolas Demorand, l’auteur Christophe Esnault a voulu revenir sur le sujet. « J’y ai vu beaucoup de personnes en souffrance psychique, aussi je me pose en hyper-délirant et ai écrit ce texte sous neuroleptique, comme tout ce que j'ai écrit depuis à peu près quinze ans. » En découle le texte qui suit.
08/01/2026, 12:33
Allez savoir pour quelle raison les débuts d’année sont propices aux bilans des mois passés : un côté bicéphale janusien, probablement. Pas encore détachés de ce qui s’achève, on peine à se projeter dans l’avenir. Ou bien, puiser des forces dans les réussites qui insuffleront l’énergie indispensable. En ce mois de janvier, c’est bien le cas : notre média a explosé les compteurs.
07/01/2026, 16:53
Il faut forcément un événement d’importance pour m’arracher à mon Angleterre chérie et m’éloigner de mes cottages humides et de mes thés parfaitement infusés. Mais les réjouissances de décembre et l'organisation de grands bals constituent une excuse parfaitement recevable. Plus encore lorsque ces festivités se tiennent à Paris… Tenez-vous le pour dit, moi, Lady en Passant revient en cette nouvelle année. Avec mes meilleurs voeux...
07/01/2026, 10:51
Lectrice de toujours, autrice et praticienne confirmée, Céline Mas retrace ici le chemin qui l’a conduite à la bibliothérapie. De la découverte fondatrice de Sadie Peterson Delaney à la construction d’une méthode croisant littérature et sciences cognitives, elle raconte une pratique exigeante, engagée, et profondément ancrée dans le réel. Un témoignage à la première personne qui éclaire les enjeux, les responsabilités et les promesses d’un accompagnement par les livres.
05/01/2026, 11:56
Il est de ces mots qui n'ont l'air de ne rien demander, tout en exigeant beaucoup. “Concentration”, par exemple. Au hasard. Terme apparemment sage, presque scolaire, il convoque des réalités autrement plus explosives qu'en apparence. En ce début de 2026, c’est avec lui que l’on vous souhaite une bonne année. Bien concentrée. Très concentrée...
01/01/2026, 21:25
Un titre qui surgit hors de la longue nuit carcérale, et un emballement médiatico-économique qui s’ensuit... En ce dernier jour de l’année, invitons chacun à prendre de bonnes résolutions et ses responsabilités. ActuaLitté propose ici une Lettre ouverte à Nicolas Sarkozy, l’enjoignant à la générosité.
31/12/2025, 10:56
Le « momo » Ilios Chailly revient avec un texte ample et nerveux, consacré à Antonin Artaud et à l’idée d’une révolution vivante de l’esprit. Au fil d’une traversée du surréalisme, des ruptures avec Breton et des secousses mexicaines, notre spécialiste déroule une lecture combative, pleine d’éclats. Artaud y apparaît moins comme une figure à célébrer que comme une déchirure qui oblige à sortir des automatismes. Un long format pour qui veut prendre le temps d’une secousse intérieure.
29/12/2025, 13:11
Voici l'histoire d'un renoncement intérieur. Loin de l’image d’un secteur agressé de l’extérieur, l'industrie du livre serait gagné par le conformisme, la frilosité intellectuelle et l’autosatisfaction morale, où la curiosité éditoriale s’est effacée au profit de la reproduction, de la sécurisation et de l’alignement idéologique. Un diagnostic sévère qui interroge la perte de sens du métier d’éditeur et pointe une crise moins visible mais plus radicale : celle du désir, du risque et de la confiance dans l’intelligence du lecteur.
25/12/2025, 09:45
En 2022, j’ai publié sur Actualitté une tribune dans laquelle je décrivais des symptômes physiques apparus dans les semaines ayant suivi ma vaccination contre le Covid-19. À l’époque, je traversais une période d’errance médicale profonde. Je ne savais pas ce que j’avais. Je ne disposais d’aucun diagnostic. Je tentais simplement de mettre des mots sur ce que je vivais, avec les outils dont je disposais alors : l’écriture et le témoignage. Depuis, beaucoup de choses ont changé. Par Guilhem Méric.
24/12/2025, 10:26
Depuis plus de dix ans, la France tente de contenir l’influence des géants du commerce en ligne sur le marché du livre. Après la loi de 2014, puis la loi « Darcos » de 2021, un seuil minimal de facturation des frais de livraison a été instauré pour éviter que certains acteurs — Amazon en tête — ne pratiquent des tarifs quasi nuls.
22/12/2025, 17:59
Même au-delà des frontières de l'Hexagone – et peut-être plus encore – le dernier ouvrage de Nicolas Sarkozy fait polémique. Hassen Jaied, entrepreneur franco‑tunisien du monde de l’édition et de la librairie en Tunisie, se passionne pour les mutations de l’industrie. Il pose les bases de principes ethiques et moraux dans le commerce du livre, et ses librairies en particulier.
20/12/2025, 15:25
TÉMOIGNAGE - « OnlyFans ou le Bois de Boulogne. Ce sont là mes dernières options. Je suis éditrice. Voici mon histoire. Elle est authentique. » Épisode 7. Dans une série télévisée, on approcherait du dernier épisode : happy end, drame humain, mariage improvisé, explosion de volcan, paix mondiale, invasion d'aliens, c'est selon. Je m'appelle Victoire. Et je relis actuellement V pour Vendetta.
20/12/2025, 11:59
Comparer Thotario au droit de suite ? L’idée peut surprendre. Elle peut même faire tiquer. Nous le savons, et nous l’assumons. Car ce rapprochement n’a jamais eu vocation à être un raccourci juridique ni une promesse spectaculaire. Il s’agit d’un point de départ. D’un angle de réflexion. D’une manière de remettre sur la table une question ancienne, mais toujours brûlante : comment rémunérer les auteurs de façon juste lorsque les œuvres circulent ?
18/12/2025, 12:14
Ce jeudi 18 décembre, dans le cadre de la niche parlementaire du groupe Écologiste au Sénat, les sénateurs examineront la proposition de loi portée par Monique de Marco sur la continuité de revenus des artistes-auteurs. Marion Cocklico, illustratrice, raconte la précarité de ses débuts, des à-valoir insuffisants et la nécessité de cumuler un second emploi après un burn-out. Elle défend l’accès des artistes-auteurices à l’assurance chômage et la reconnaissance de leurs métiers.
18/12/2025, 10:35
Un monde qui s’effondre, un couple qui s’échappe, une carte qui déplie l’imaginaire, une France qui se raconte en images : quatre livres, quatre manières de voyager - sans forcément quitter sa chaise. Petit tour d’horizon, léger mais sérieux, pour remplir sa liste de beaux cadeaux… ou s’offrir une escapade de papier.
17/12/2025, 15:45
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La Grande Librairie : avant c'était mieux ? Un autre regard sur hier La classification des livres jeunesse proposée par le RN inquiète auteurs et éditeurs Des écrits romains invisibles pendant 2000 ans révèlent enfin leurs secrets Pouvoir, restructurations, défiance : l’ère Olivennes commence chez Editis
1 Commentaire
KitelJ
02/08/2023 à 13:05
Roman, psychanalyse et criminalité ! Est-ce pour prévenir...?