ROMAN ETRANGER — Avec Nickel Boys, Colson Whitehead agit en chirurgien consciencieux et s’attaque à une autre plaie constitutive de l’héritage américain. L’auteur abandonne la Géorgie et l’esclavage pour plonger au cœur moite de la Floride, dans l’Amérique ségrégationniste des années 60. Comme pour Underground Railroad, c’est par les yeux d’adolescents que le lecteur assiste aux souffrances que l’Homme inflige aux autres et de ce fait à lui-même.
Le 28/08/2020 à 10:19 par Gariépy Raphaël
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28/08/2020 à 10:19
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Elwood Curtis est un enfant sage, travailleur, discret et obéissant. Quand il n’est pas à l’école, il aime écouter les discours de Martin Luther King sur un disque que lui a offert sa grand-mère. Les mots qui tournent en boucle sur la platine le touchent et lui mettent au cœur une certitude : il sait qu’un jour il fera partie de cette jeunesse noire qui changera les choses.
La voix du pasteur reviendra à de multiples reprises dans le roman et rythmera la descente aux enfers de Curtis. Les citations lumineuses, pleines d’espoir, d’amour et d’appels à la dignité résonneront douloureusement à mesure que les rêves du jeune garçon seront soigneusement piétinés par les institutions américaines. Car à la suite d’une bête erreur judiciaire, Elwood va devenir un « Nickel boy », un garçon en centre de redressement, seul et sans avenir.
Inspirée par la tristement célèbre Dozier School for boys en Floride, La Nickel Academy est au centre du roman. Le lecteur la découvre petit à petit avec ses dortoirs sales, sa cantine miteuse, et son étrange « maison blanche », qui brille d’une lumière malsaine au milieu de la pelouse.
D’abord présentée comme une sorte de monstre mystique, l’école perd peu à peu de son aura fantastique à mesure que le quotidien de Curtis se change en une morne routine. Whitehead ne présente pas un sordide fait divers, ici pas de scientifique fou, de psychopathe ou de taxidermiste trop enthousiaste. Jack Turner, l’ami cynique et résigné de Curtis le dira lui-même : les Nickel Boys n’ont rien de spécial.
Dans ce microcosme, les haines éclatent au grand jour et s’exerce une violence sans entrave. Mais le centre de redressement n’est pas un enfer exceptionnel, simplement un monde moins hypocrite. Le « dehors », cette Amérique vintage que certains porteurs de casquette rouge regrettent tous les jours, est elle aussi une machine à broyer les afro-américains, les marginaux et les plus faibles.
L’écriture de Whitehead explore la souffrance d’une étrange manière. Pudique dans l’expression des sentiments, il s’interdit tout envolée. Les grandes phrases sur le monde, il laisse à Martin Luther King le soin de les marteler. Son propos à lui, ce sont ses personnages qui le portent. Leurs peurs et leurs doutes, évidemment jamais à la hauteur des discours, sont ceux de garçons de 16 ans.
Son phrasé, presque trop maitrisé, engourdit l’esprit. L’horreur, qui parait parfois lointaine, se transforme souvent en une sorte de spleen, un fatalisme amer. Puis, au détour d’un paragraphe, le texte s’anime d’une colère froide, les phrases se font plus denses, un détail met à vif une blessure jamais refermée et c’est la rage au ventre que l’on referme l’ouvrage.
[ Premières pages ] Colson Whitehead - Nickel Boys
Si la grande majorité de l’intrigue se passe à la fin des années 60, l’auteur a choisi de ne pas enfermer son lecteur dans le pensionnat. Son regard embrasse l’avenir de ses garçons martyrisés, pour montrer les blessures profondes engendrées par ce genre d’adolescence, et qui se répercutent sur l’ensemble de l’Amérique. Des générations entières, avec des rêves, des idées et du talent, ont été étouffées, transformées en légions d’êtres aux yeux morts, enfermés dans le désespoir.
Avec Nickel Boys, l’auteur interroge la notion d’héritage. Les garçons du roman sont profondément seuls, sans famille, sans foyer. Leur unique manière de se définir, l’endroit où ils sont véritablement nés, c’est cet enfer ordinaire et répressif qu’est le centre de redressement. Aujourd'hui devenus des hommes, ils doivent affronter ce passé, et pour certains trouver le courage de pardonner.
La difficulté de ce pardon nous est rendue sensible alors que Whitehead comme l’actualité nous empêchent d’oublier que l’autorité qui s’exerce aujourd’hui reste profondément inégalitaire, intrinsèquement violente et désespérément cruelle.
En 2017, alors multirécompensé pour Underground Railroad, Colson Whitehead ne souhaitait pas se relancer directement dans l’écriture d’un second roman d’envergure. L’élection de Donald Trump et les tensions récentes sur les questions raciales aux États-Unis ont fini par le faire changer d’avis.
Le voilà devenu le quatrième écrivain à remporter le prix Pulitzer fiction à deux reprises. Avant lui, seuls Booth Tarkington, William Faulkner et John Updike avaient réussi cet exploit, des prédécesseurs auxquels l’auteur peut être fier d’emboîter le pas.
Reste à ne pas oublier que derrière les bandeaux plastifiés des prix, et les louanges pastel des cartons critiques de libraires, les mots de Whitehead, traduits par Charles Recoursé, sont chargés d’une véritable violence. Un roman dont on ne sort pas apaisé.
Colson Whitehead, trad.Charles Recoursé - Nickel Boys - Albin michel - 19.90 € - 9782226443038
Dossier - Les romans de la rentrée littéraire : 2020, l'année inédite
DOSSIER - Prix littéraire Frontières-Léonora Miano 2022 : dignité humaine, acceptation de l’autre
Par Gariépy Raphaël
Contact : rg@actualitte.com
Paru le 19/08/2020
258 pages
Albin Michel
19,90 €
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