Mia Fredricksen, 55 ans, poétesse et universitaire de Brooklyn (New York), est quittée après trente années de mariage. Son époux Boris Izcovitch, neurologue d’une soixantaine d’années, a choisi de vivre pleinement sa liaison avec une collègue française de 35 ans. Mia part ainsi, lors de l’été 2009, dans le Minnesota, pour se remettre de cet abandon, se rapprocher de sa mère Laura et dispenser des cours de poésie à un groupe d’adolescentes.
Le 21/07/2011 à 09:14 par Orianne Papin
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21/07/2011 à 09:14
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Lorsque le roman s’ouvre, la douleur première appartient déjà au passé : l’incipit se fait d’emblée issue salvatrice. La période de folie traversée par la narratrice, internée quelque temps en hôpital psychiatrique, n’est ici qu’un seuil, pour proposer le parcours d’une femme dont la reconstruction est déjà amorcée. Elle exploite alors les remèdes convenus du deuil : changement de cadre, thérapie par l’écriture et échanges avec autrui.
C’est l’heure de la prise de conscience de la difficulté du renoncement à la douleur : admettre qu’elle vit encore et qu’elle y trouve même un plaisir évident. Totalement remise, peut-elle pourtant l’être un jour ?
Le lecteur est transporté dans un petit monde où plusieurs générations se côtoient : les veuves de la maison de retraite de Rolling Meadows, surnommées « les Cygnes », les élèves adolescentes, la voisine Lola, âgée de 26 ans, et ses deux enfants.
Au-delà des différences d’âge, les problématiques sont sensiblement les mêmes : Mia comme la petite Flora s’inventent une présence – anxiogène chez l’adulte, consolante chez l’enfant -, les souvenirs du jeune âge affluent de toutes parts, essentiellement centrés sur la frontière floue entre réalité et fiction, dans la veine du chef-d’œuvre de Lewis Carroll dont la chanson du Chapelier Fou sera fredonnée par Mia : « je me souvenais de ce monde liminaire du Presque, où les souhaits étaient quasi réels. […] Le réel et l’irréel, tels des miroirs jumeaux, si proches l’un de l’autre que tous deux respiraient, leur souffle vivait. » (p. 31).
L’enfant est présent en chaque personnage, quel que soit son âge : la vieillesse se distingue alors par un corps qui « déraille » un peu, mais aussi une conscience croissante de la fin : « On est vivant, et l’instant d’après on est mort. » (p. 71).
En dépit des digressions souvent maladroites sur la différence homme/femme, étayée par de longs états des lieux sur des questions biologiques telles que le gaspillage de substance dû à l’onanisme ou l’accès à l’orgasme chez les mammifères femelles autres qu’humains, la thématique centrale de l’œuvre n’est pas tant la question de l’infidélité que celle des effets du temps sur l’unité de l’être et les relations humaines. Prise dans un conflit entre conscience de l’instabilité et fantasme de pérennité, la voix narrative peine à se trouver véritablement.
L’épigraphe extraite du film Cette sacrée vérité avait donné le ton : « alors puisque je suis différent, ne crois-tu pas que les choses pourraient redevenir les mêmes ? Seulement un peu différentes. ». Si Mia admet qu’ « on ne récupère jamais ce qui fut » (p. 48) et que « Le caractère éphémère du sentiment humain est proprement risible » (p. 77), elle ne peut s’empêcher de s’en vouloir de n’être pas constante dans sa douleur, tout en étant incapable de se détacher d’un passé qui fait désormais partie intégrante de son être : « Boris en tant que mécanisme de pensée restait inévitable » (p. 96).
Il s’agirait alors d’accepter d’intégrer les données présentes au système préétabli, là où la narratrice préfère rêver à la création d’un système nouveau, vierge de l’échec : « Dommage que je ne sois pas un personnage de livre ou de pièce de théâtre […] alors je pourrais être réécrite ailleurs. Je vais, moi, me réécrire ailleurs, pensai-je, réinventer l’histoire sous un éclairage nouveau : je suis mieux sans lui. » (p. 95).
Le lecteur se divertira entre-temps auprès de personnages secondaires hauts en couleur, préférant peut-être le plaisir de la rencontre fugace. Abigail, l’une des « Cygnes » âgée de 94 ans, s’adonne à des « amusements privés, des petites scènes à l’intérieur des scènes » (p. 51) brodés dans des recoins improbables de couverture, couvre-théière ou chemin de table. La fille des voisins, elle, porte continuellement une vieille perruque et exprime son regret d’être « réelle » (p. 31). On croisera aussi Monsieur Personne, mystérieux émetteur de mails ou encore le beau-frère de la narratrice, Jack, qui se livre à la sculpture de phallus.
Le personnage central aurait quant à lui probablement gagné en densité s’il nous avait dévoilé davantage le moment critique de son histoire : nous aurions ainsi aimé en savoir plus sur la « folie » initiale de l’héroïne, sur cette altérité qu’elle a sentie naître en elle, lorsqu’elle écrivit Tessons de cerveau. C’est dans cet effleurement trop bref de la pathologie que point le rapport véritable à l’écriture : les mots comme un produit détaché de soi-même dès l’instant où ils ont été posés.
La folie est un tabou que la narratrice évoque, mais qu’elle semble elle-même ne pas pouvoir surpasser, et qui l’empêchera de dévoiler davantage cette « Femme monstre [qui] explose dans l’espace et éclate en petits morceaux qui s’éparpillent et se déposent sur la petite ville de Bonden. » (p. 28). C’est dans l’écart, le lâcher-prise, le renoncement aux théories biologistes comme aux mises en scène théâtrales au profit d’un dévoilement de son être en crise, que le « Cher Lecteur » aurait pu rencontrer pleinement Mia Fredricksen.
(roman traduit de l’américain par Christine Le Bœuf)
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Par Orianne Papin
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