YOUNG ADULT FRANÇAIS – Face à la haine et la bêtise, il ne nous reste que les histoires, fédératrices, celles qui parviennent à rassembler un peuple, un territoire, ou plus modestement une ville et ses habitants. Quelque part en province, Stan et son équipe œuvrent à quelque chose de grand. Parce qu’en amitié, la parole donnée, même à 16 ans, vaut plus que tout.
Le 07/01/2019 à 08:21 par Nicolas Gary
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07/01/2019 à 08:21
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Installés autour d’un banc plus convoité qu’un point d’eau en pleine savane, Stan, David, Daniel, Jenny et Moh, le narrateur, vivent une aventure incroyable. L’Enchanteur, Stan, parvient à réconcilier, arranger : il rend des services, monnayés par une contrepartie simple, d’autres services. Dans le lycée, tout le monde les connaît, lui et sa clique improbable, compagnons d’infortune qui, réunis, deviennent une troupe de haute voltige.
Mais Daniel est atteint d’un cancer, et en ce début d’année, les médecins ne lui pronostiquent guère plus qu’un an à vivre. Six mois, peut-être. Alors, par la force que confère cette amitié qui les lie tous les cinq, Dan leur demande un Miracle. Non pas de triompher physiquement de la mort, mais de la braver en lui accordant un cadeau éternel, qui restera gravé dans la mémoire des habitants.
C’est ainsi que Moh se change en metteur en scène : l’idée, c’est d’adapter Le songe d’une nuit d’été. Shakespeare, dans sa pièce la plus excentrique : une comédie à l’image de ce que Stan produit quotidiennement. De la magie par les mots – car nulle magie ne s’exerce en dehors des incantations et des histoires qui la précédent. La parole, notre premier lien social, liant de nos structures depuis toujours…
Alors la troupe se met en branle, et commence la grande jonglerie des petits mensonges qui permettront d’aboutir au Grand Œuvre. Un conte de fées, qui pourtant va se heurter à la haine la plus farouche, et à l’horreur.
La ville est en effet la proie de meurtres incompréhensibles : l’inspecteur Martinez en jetterait l’éponge. Même Sayif, qui règne sur la petite criminalité en s’efforçant de maintenir les équilibres les plus précaires et fragiles est pris de court. Les tensions, dans toute la ville, opposent Antifas aux Taranis, groupe raciste et sectaire. Unis dans l’histoire, ennemis dans la haine. Une autre histoire.
Et tandis que dans l’ombre, une force aussi puissante que mystérieuse semble prendre forme et vie, s’écrase sur les habitants comme une chape de plomb, qui apporte avec elle une ère de doute, de soupçons, de colère. Qui exacerbe les rancœurs. Au centre, Le Miracle, promis à Daniel par Stanislas. À la périphérie, cette monstruosité, meurtrière. Et, diffuse en chacun, la peur, la solitude et la crainte.
Que peut une histoire ? Rien. Que pourraient mille histoires ? Tout. Et plus encore, sait l'on sait y adjoindre les notes d'humour, indispensables.
On a par trop l’habitude de lire dans la littérature ado des scènes où les problématiques de cet âge sont exposées : amours déçus, peine de cœur, rivalité, etc. Les sujets sont d’autant plus connus qu’ils ne manquent pas. Plus rarement passe-t-on par la veine fantastique — et ici, on est au plus proche de ce que Le Horla de Maupassant a pu inspirer.
Uchronie, dystopie et autres mondes parallèles servent couramment de véhicules aux messages. Mais puiser dans le réel, et y greffer cette note d’irréel, le pari est déjà plus audacieux. Et il fonctionne.
Tant dans la personnalité de chaque protagoniste, adulte ou adolescent, que dans les notes d’humour disséminées et même par les références de Shakespeare à Marx, qui s’égrènent au fil du récit, le roman est superbement construit. Pas une page à supprimer — ou alors une demie, peut-être — pour un texte rythmé d’un bout à l’autre : l’épopée théâtrale et mystérieuse de Stan et ses amis ne se ferme qu’à contrecœur.
Mais plus qu’une histoire, c’est avant tout une ode aux histoires, un hommage rendu à ces récits qui tiennent la société. Parce que nous sommes des peuples de livres, descendants de récits fondateurs, les mises en scène de Stanislas sont le reflet de ce que les histoires forgent une communauté. Lui donnent corps. Si l’auteur n’était pas éditeur, on croirait même que cela s’est produit sans y prêter gare.
Sauf que non : si l’on passe sur des fulgurances où les Gilets jaunes se retrouvent en filigrane, dans un texte entamé voilà deux ans nous explique l’auteur, on butte sur le concours incitant à se filmer en train de gifler une personne dans la rue. Une anecdote qui fait partie d’un projet plus machiavélique, mais dont les échos avec la réalité sont inquiétants.
L’Enchanteur est un ouvrage qui réconcilierait les adultes avec la littérature jeunesse, et ouvre un champ d’exploration vaste pour de plus jeunes lecteurs. Une belle imagination, au service d’une noble cause : comment vivre ensemble ? Y répondre partiellement avec Shakespeare offre déjà, en soi, un puissant espoir.
Car, « il faut se méfier avant de se moquer d’une histoire ».
Stephen Carrière – L’Enchanteur — Pocket Jeunesse — 9 782 266 290 111 – 18,50 €
[Dossier]Rentrée d'hiver 2019 : une nouvelle année littéraire lancée
Par Nicolas Gary
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