Les chants des ferrailleurs de Gabriel Boksztejn (publié aux éditions unicité) se présente comme une position tenue face au monde doublée d’une tentative (tentation ?) de le respiritualiser. Voire de le « ré-angéliser » à travers ce qui n’est rien moins qu’une mini-épopée sociale. Par Pierre Cormary.
Le 22/03/2023 à 09:46 par Auteur invité
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22/03/2023 à 09:46
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Première publication de l’auteur, Michel Crépu y écrit sur la préface, « il y a quelque chose qui commence ici ». Ne le manquons pas.
Gabriel Boksztejn s’inquiète. Il voit la langue morte partout, le nom qui n’a plus de nom, le chant dépouillé de son verbe. Il se demande s’il ne faudrait pas sacrifier quelque chose pour sauver la Parole – et pourquoi pas une ville ? Paris vaut bien un incendie. « Je voudrais que Paris brûle », scande-t-il au premier vers du premier poème de son premier recueil.
Le voilà qui se prend pour Néron qui se prenait pour un poète ! L’intention est louable mais son feu ne prend pas encore. Lui-même en est conscient et c’est dans cette conscience (malheureuse ?) que surgit sa poésie et peut-être même son manifeste :
Son feu n’aurait ni la chaleur du feu
ni l’orgueil du feu
il s’étendrait loin
des grands brasiers ravageant les forêts
dans cette ambiguïté secrète
entre le regret et l’adieu
chant dépouillé
de verbe
et qui ne dirait pas de lui « je suis le feu »
De fait, il y aura quelque chose de déceptif, sinon de dépressif, dans cette œuvre conçue comme une chute autant sur le plan spirituel que visuel.
Vers libres tombant au milieu de la page et formant des colonnes de mots, chacun suscitant vitesse et tristesse, élan de malheur et précipité de solitude, dépossession de soi et de sa parole – mais aussi, car rien de telle que la complainte en poésie, beauté négative et espérance apophatique. Dire ce qui est mais aussi ce qui n’est pas. Et même dire ce qu’on n’arrive pas à dire. Dire désespérément.
Il y a ce silence
entre deux personnes
avec ces mots
qu’on ne prononce pas
ou ces mots
qu’on utilise pour ne pas employer
d’autres mots
des mots
qui ne disent jamais assez
ou bien trop
disparaissant à la surface de notre parole
comme un souffle sur un mur
mais ce n’était pas ce silence-là.
Dans une décharge du Havre, trois hommes travaillent dur. Ce sont les ferrailleurs chargés de désosser les radiateurs, les télévisions et autres machines de métal pour en récupérer l’aluminium. Brume, nuit, mort clandestine. On se croirait dans un récit, on est dans un poème, épique comme Hugo, douloureux comme Éluard et, à la fin, angélique comme Rilke.
Parce qu’il s’agit bien, pour Boksztejn, de sauver les hommes de ce lieu qui n’est pas un lieu, de les ramener à leur propre présence, de leur redonner la possibilité de prier, de chanter. Même les nègres chantaient dans les champs de coton. Pas eux, perdus dans leur mutisme, fêlés dans leur espérance, en passe de devenir aluminium à leur tour.
Le premier est un libraire, un timide qui s’est toujours cru de trop,
… un de ces figurants
seconds rôles d’une histoire
oubliés dès qu’on tourne la page
et qui se demande parfois
s’il ne valait pas mieux
expirer peut-être l’air
qu’il avait dû ravir
à une âme meilleure
pendant que Dieu
avait le dos tourné…
Dieu qui tourne le dos, Dieu qui abandonne. Le croire, c’est déjà se tourner vers lui. Patience, âme oubliée !
Autre homme manquant à lui-même, vidé de son être, à la voix de cendre, le second ferrailleur est un bourguignon d’origine immigrée qui porte en lui « des exils oubliés ». « Athée convaincu », il s’est persuadé qu’il ne pourrait jamais transmettre au monde le « fruit de ce qui nous traverse » et s’est enfermé dans une misanthropie mortifère, ne trouvant refuge qu’auprès de son chien avec qui il partage une complicité toute schopenhaurienne (ou houellebecquienne !). Hélas ! L’animal meurt un jour et il est obligé de l’enterrer.
Charogne baudelairienne qui devient bientôt fumier des terres mortes, « dîme à la nuit des fleurs à croître » – et qui rend son maître à sa solitude définitive. « Exister, c’est devenir le corps de ce qu’on a perdu. »
Le deuil, c’est aussi le destin du troisième ferrailleur. Sa femme morte en couche. Son incapacité à aimer sa petite fille sauve – celle-ci condamnée à jouer à l’enfant qui fait semblant de jouer, à se manipuler comme on manipule une peluche, à envoyer des images d’elle-même au monde indifférent – « déportation spontanée de son être vers une enfance en trompe-l’œil ».
Il faut bien compenser « l’inexpérience de la plaie », exister tant bien que mal, mentir pour ne pas périr. Drôle de mensonge en vérité qui « n’a pas en lui la volonté du mensonge » un peu comme la ligne que la mer esquisse sur la plage « n’a pas la volonté de la ligne ».
À ce niveau, la poésie de Boksztejn tente la métaphysique, sinon la mystique. Comment s’acheminer vers la Parole ? Comment épeler la langue du pardon ? Comment s’imaginer dans le regard de Dieu ? Athée ou sceptique, on y retombe ou y remonte malgré tout. Matière, humanité, ciel (ou enfer, purgatoire, paradis, comme dirait l’autre) – tel est le mouvement des ferrailleurs, leur laborieuse assomption, leur douloureux délestage.
Peut-être, parfois (soyons un peu méchant – Gabriel est un ami), la parole vire au discours :
Qu’est-ce que notre siècle moderne
sinon la dévitalisation souterraine
de la réalité
dont la décharge
offrait le visage mis à nu ?
Et la complainte à la jérémiade :
à quel point nous sommes abandonnés
tant il est vrai
que les amis ne peuvent
et ne pourront jamais
être assez présents pour nous
non
jamais assez présents
même quand ils le veulent.
Tant pis pour les amis. Dieu, qu’on croyait le dos tourné, veillait. Déjà, on avait senti son « impatience » lors de certaines « minutes radieuses » et sa présence qui se mêlait aux nôtres dans quelques silences assourdissants. On ne comptait plus les occurrences du poète au pain, au vin, au figuier, jusqu’à ce cantique que n’aurait pas dénié Péguy :
Et de ce pardon
la vie porta
jusqu’au ventre de l’hiver
au bout des existences les plus ténues
la foi
dans l’unité de la ligne
pour que de ce rêve impossible
l’instant se fasse graine
et puisse fleurir en elles
Il suffit en effet d’un instant de grâce (de graine ?) pour être sauvé. L’internel n’arrive pas à la fin de la vie mais au milieu. Dès lors, peu importent le retour au labeur, la mort, la tombe, l’oubli. L’ange (Gabriel ?) est passé par-là et a permis à l’homme d’être enfin « infiniment lui-même ».
Par Auteur invité
Contact : contact@actualitte.com
Paru le 16/02/2023
84 pages
Editions Unicité
14,00 €
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