Rousseau avait besoin de marcher pour réfléchir et écrire. Ancien ouvrier devenu juriste, le Charentais Didier Guillot semble suivre l’exemple du philosophe, en parcourant les Causses, le Massif central. Rousseau n’est pourtant guère évoqué, ici : Sur les pas de Stevenson, l’auteur évoque avec passion ses pérégrinations, ses réflexions, avec pour fil d’Ariane la figure aimée d’un frère disparu. Journal de voyage, mais aussi récit initiatique, ce premier petit livre nous emmène loin de la civilisation, des voitures, comme pour mieux nous reconnecter au monde. Par Étienne Ruhaud.
Le 15/11/2022 à 11:10 par Auteur invité
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15/11/2022 à 11:10
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En 1878, en proie à un chagrin d’amour, Robert Louis Stevenson part se ressourcer dans les Cévennes, avec pour toute compagnie l’ânesse Modestine. Paru l’année suivante, en juin 1879, Voyage avec un âne dans les Cévennes (Travels with a Donkey in the Cévennes) relate les aventures du célèbre écrivain écossais, témoin entre autres de la guerre des camisards, soit de véritables affrontements religieux opposant protestants et catholiques.
En 1978, soit très exactement un siècle après le fameux voyage, la Fédération française de randonnée pédestre crée le fameux « chemin de Stevenson », soit le GR 70, qui suit assez fidèlement la trace de l’intéressé, en l’allongeant toutefois. Le GR 70, qui passe désormais par Le Puy-en-Velay-Le Monastier et Saint-Jean-du-Gard-Alès, compte deux cent cinquante kilomètres. Dans la foulée, une association est fondée en 1994, afin de promouvoir le sentier.
« C’est seul que je partirai en cavale », déclare Didier Guillot. Désirant s’affranchir d’une civilisation oppressante, s’extraire de la cité, faire le vide, l’homme enfile ses chaussures de randonnée, non sans avoir préalablement minutieusement planifié la traversée. Il ne s’agit donc pas d’une fuite en avant, mais bien d’un périple pensé, voulu. Très enthousiaste, le marcheur révèle aussi ses failles, ses difficultés, ses soucis de santé, les douleurs musculaires (« Le froid pénètre les chairs, une douleur lancinante creuse son lit dans ma cuisse gauche. Je ralentis le pas ») ou encore ses phases de découragement (« Le moral a connu des jours meilleurs et seul le respect du matériel m’interdit de tout envoyer valdinguer »).
Didier Guillot, comme beaucoup de bambins, se rêvait explorateur. Devenu juriste, donc, ce « sédentaire contrarié avec des petits bouts d’ailleurs envahissant [son] domicile » semble chercher à retrouver les senteurs d’enfance, ce « goût de bois et de vase emplissant sa mémoire ». Sur place, le narrateur/auteur laisse volontiers vagabonder sa pensée, s’imaginant parfois très loin, aux États-Unis. Athée, l’homme n’est toutefois pas dépourvu d’une sorte de spiritualité panthéiste, puisqu’il s’agit de faire corps, justement, avec la Nature, en s’affranchissant du lien social, nécessairement parasitant, vain.
Délaissant la compagnie de ses contemporains, eux aussi touristes, Didier Guillot s’abandonne ainsi complètement à la contemplation, après s’être débarrassé des scories du quotidien, soit de la ville. La plume se fait dès lors lyrique. La langue est sobre, élégante et cadencée : « l’air est doux. Les nuages moutonnent dans un large troupeau. Les collines environnantes rougeoient. »
Constitué d’une série de textes brefs, comme autant de poèmes narratifs, le journal suit toutefois un fil rouge. Parti à la recherche de lui-même, le narrateur porte le deuil de Daniel, frère prématurément disparu, et dont nous découvrons la figure au fil des pages. Rebelle, un peu bad boy, Daniel hante le voyageur, et l’accompagne partout, apparaissant au gré des balades.
Une touche de mélancolie baigne ainsi l’ensemble, jusqu’à la fin, au chapitre « Exhumation », lorsque notre héros déterre, symboliquement, ce fameux frère, pour mieux oublier, digérer en quelque sorte, la douleur de la perte, le manque : « Je me souviens de ce moment précis où j’ai déterré mon frère (…) Comme si nous piétinions ensemble les frontières d’une enfance commune. Dans l’obscurité de la salle de spectacle, ma main chercha la chaleur d’une présence oubliée (…) Et un étranger au regard familier participant à mon concert intérieur. Sur ces mêmes terres, je gambadais et j’avais un frère à mes côtés. Mémoire agitée. »
Les dernières lignes de J’ai appris à rêver semblent ainsi apaisées. Parvenu au bout de son périple, de son pari, D. Guillot est en paix avec lui-même.
Outre la figure tutélaire, obsédante, du défunt frère, artistes comme écrivains se succèdent, se croisent. On est ainsi surpris par la diversité des références, des sources citées : qu’il s’agisse de chanteurs populaires tels Mathieu Boogaerts ou Alain Baschung, ou de souvenirs de lecture extrêmement variés, de Céline à Cioran, sans oublier naturellement Stevenson, auteur phare, central, ni évidemment Thoreau, chantre du retour à la Nature. Placé face à lui-même, confronté au deuil, à la souffrance physique, le narrateur trouve un puissant réconfort, un baume, à travers la contemplation, mais aussi à travers ses propres souvenirs de lecteur, de mélomane. Il s’agit bien, aussi, d’un voyage littéraire.
Premier livre d’un homme déjà mûr, J’ai appris à rêver est donc une sorte de cheminement, extérieur comme intérieur. Marcheur, Didier Guillot nous emmène loin, avec lui : loin d’une société jugée oppressante, corrompue, loin de la technologie, des GPS et autres gadgets. C’est bien volontiers que nous l’accompagnons, pas à pas, sur les sentes de la mémoire, en compagnie de grands esprits.
Par Auteur invité
Contact : contact@actualitte.com
Paru le 22/03/2022
175 pages
Editions la Trace
16,00 €
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