Avec Rage de vivre, Seghers rassemble en un seul volume de près de 700 pages, l’ensemble de la poésie d'un homme de 99 ans, René Depestre et, ce faisant, remet en pleine lumière une voix qui n’a jamais dissocié l’élan du poème de la nécessité de vivre debout. L’ouvrage a valeur de somme, mais aussi de récit : une « autobiographie poétique » où l’on suit un itinéraire littéraire, politique et humain, traversé par les secousses du XXe siècle.
Être Haïtien n'est pas anodin : c’est une matrice, à la fois sensuelle et blessée, où la mer, la nature et ce « surréalisme mystique » du quotidien nourrissent une poésie du chant autant que de la brûlure. L’enfance marquée par la perte et les difficultés matérielles, puis la révolte étudiante et l’exil. De là vient une parole qui refuse l’apaisement facile, une dignité en éveil. Quand il dit « la négritude-debout », il appelle la poésie à se dresser. Haïti donne le feu, la condition noire le combat, et la poésie la pierre.
Quelle aventure, ta robe verte!
Celle qui s'envolait de toi
Chaque fois qu'elle me voyait.
C'était alors la semaine
Des sept dimanches d'été.
Tout avec ta robe lyrique
Partait en vacances
Pour nous laisser tout seuls
Dans l'ivresse d'exister.
- Aventure en été
#[pub-1]
Le volume s’ouvre sur Étincelles, imprimé en Haïti, et se clôt sur Non-assistance à poète en danger, publié chez Seghers. Entre ces deux bornes, on retrouve des recueils majeurs, dont Végétations de clartés, Traduit du grand large ou Journal d’un animal marin, initialement publiés par Pierre Seghers, et des éditions plus rares, parues à l’étranger et devenues difficiles à trouver.
Ce voisinage donne à lire, sur plusieurs décennies, la continuité d’une énergie, la manière dont une même tension - liberté, fraternité, désir - se déplace, se transforme, se réinvente avec les transformations du corps et des positions.
Poète tu es né avec une coiffe
Poète tu as grandi avec tout le mal
Et tout le bien de ton siècle.
Tu as parcouru la terre
En écoutant le vent du peuple
Confier ses malheurs à tes voiles.
Tu es d'un peuple qui a faim
Et qui dort mal, et qui sait
Gouverner sa sueur et ses larmes
Tu es d'un peuple forgé
Sur l'enclume de la douleur.
Poète un jour tu diras pourquoi
Il y a ce silence infini
De ton âme devant la mer.
Pourquoi cette musique en toi
De l'espoir perdant ses feuilles.
- Art Poétique
#[pub-2]
Le Haïtien y apparaît d’abord comme un jeune homme en colère. Les premiers poèmes portent la marque de l’étudiant rebelle de Port-au-Prince, très tôt repéré par Aimé Césaire, et déjà traversé par ce « triple credo contestataire » revendiqué : « la négritude-debout, le brûlot surréaliste et l’idée de révolution ».
Avec le temps, le poète passe de la colère à la quête, sans jamais perdre le sens de la lutte. Son parcours d’exilé - de Port-au-Prince à Paris, de Prague au Santiago de Pablo Neruda, de La Havane, à l'invitation du Che, à Lézignan-Corbières - travaille le texte de l’intérieur. Les déplacements, les engagements, les ruptures deviennent des formes, des rythmes, une respiration.
#[pub-3]
La sensation du sel, de la chaleur, du choc. Habiter le monde en « animal marin » s’éprouve dans la matière du vers, dans l’alliance entre la fulgurance et l’adresse, entre l’espérance de la fraternité et l’acuité des désillusions.
La préface de Yanick Lahens, récemment distinguée par le grand prix du roman de l’Académie française, accompagne cette reconnaissance. Mais le véritable hommage vient du texte lui-même : un chant qui mêle l’histoire et le désir, le réel et le « merveilleux », l’engagement et l’exploration du féminin. Un livre de retour, de transmission, où l’on mesure la cohérence d’une légende vivante noire.
Pluie de la terre natale, tombe, tombe avec force
Sur mon cœur qui brûle
Jette ta bonne eau fraîche
Sur mon souvenir en feu!
HAÏTI
Il y a des centaines d'années
Que j'écris ton nom sur du sable
Et la mer toujours l'efface
Et la douleur toujours l'efface
Et chaque matin de nouveau
Je l'écris sur le sable millénaire
De ma patience.
HAÏTI
Les années passent
Dans un grand silence de mer
Dans mes veines il y a encore du courage
Et de la beauté pour des milliers d'années
Mais le corps dépend de n'importe quel petit accident,
Et l'esprit n'a pas l'éternité !
HAÏTI
Toi et moi nous nous regardons
À travers la vitre du temps qui passe
Ton élan met un champ de maïs
Sous mes sandales
De nomade déraciné.
- Pour Haïti