La mer sans étoiles, naviguer entre les destins

Fasseur Barbara - 14.10.2020

Livre - La mer sans etoiles - Erin Morgenstein Sonatine


ROMAN ETRANGER - Après huit ans de silence depuis Le Cirque des rêves, Erin Morgenstern revient avec La mer sans étoiles, cette fois-ci chez Sonatine. À la lecture, on comprend vite pourquoi il lui aura fallu tant de temps. Sous couvert d’une intrigue classique sous forme de quête initiatique, l’auteure nous offre une analyse en filigrane du devenir des histoires et de la narration à travers la perception que l’on a du récit à l’heure des nouvelles technologies. Nourris de métaphores, de références littéraires et de réflexions, les récits parallèles s’entremêlent pour tracer la carte de cette Mer si particulière.
 


 
Si vous trouviez par hasard un livre qui vous est si familier qu’il semble raconter vos souvenirs, que feriez vous? C’est le dilemme auquel doit répondre Zachary Ezra Rawlins lors d’une énième visite à la bibliothèque de son campus. Pas d’auteur, pas d’éditeur, pas de trace dans les fichiers de l’établissement, seulement un titre, Doux Chagrins. Dès les premières phrases de ce recueil, Zachary comprend que le livre parle de lui, le rappelant à des souvenirs dont lui seul peut avoir connaissance.
 
À force d’enquête et de curiosité, au détour d’un mystérieux bal littéraire, Zachary valsera avec la reine des Maximonstres, se perdra dans des couloirs labyrinthiques à la recherche d’un chat poursuivi par des jumeaux, se laissera guider dans le noir par le mythe du Temps tombant amoureux du Destin. Seulement, tout le monde semble en avoir après son livre, et le voilà rapidement forcé de choisir son camp pour le protéger et se sauver. Commence alors une quête fourmillante de références littéraires et peuplée de personnages-images et de concepts-personnifiés qui lui offriront plus de questions que de réponses.
 
Plus qu’un « simple » roman, La mer sans étoiles est une collection de versions. Un livre sur les histoires, les livres et les lecteurs. Une incroyable métaphore filée, brodée, tissée comme une tapisserie héroïque et littéraire aux milliers de portes physiques ou peintes menant vers autant d’univers. À chacun la sienne, à chacun sa quête et son voyage si différent vers cette même mer au bord de laquelle certains choisissent de rester et de s’y oublier, là où d’autres ne supportent l’enfermement que temporairement. Que l’on choisisse d’y revenir ou de fermer la porte à tout jamais, rien ne semble endiguer la marée.
 
« Une grande épopée à ramifications multiples qui ne s’en tient ni à un seul genre ni à un seul chemin prédéfini et se décline en différentes histoires qui sont en fait toutes la même. » Les mécaniques de narration des jeux vidéos semblent venir en aide à celles des romans pour guider Zachary dans cette quête que chacun mène sans en avoir conscience, sans en connaître la finalité. Car l’histoire est amenée à se répéter encore et encore, sous des formes différentes, portée par des apparences différentes, des noms et des lieux différents, mais toute quête possède un début et une fin, le reste n’est qu’une question de timing.

 
Dans ce livre qui se raconte, des ouvrages plongent en eux et en nous, pour montrer le monde et les gens qui se font bibliothèques de part leurs récits de vies. « On fait tous partie d’une histoire, mais ce que les gens veulent, c’est faire partie de quelque chose qui mérite d’être raconté. » Tant de destins qui se croisent, d’histoires qui se recoupent en attendant d’être choisies sur les étagères pour être racontées, écrites ou tout simplement reconnues. L’auteur s’intéresse à ces moments clés où la réalité des uns se reflète dans la narration des autres, où le temps narratif se mêle au temps réel et où l’histoire devient Histoire.
 
Car chercher la Mer sans étoiles, c’est courir après une chimère, une idée. Car après tout, une narration ne donne à voir qu’une unique perception de la réalité d’un autre, et non dans son ensemble instantané. Cette réalité, à son tour interprétée par celui qui la trouve, la choisit, la lit, et ainsi lui donne une seconde vie. S’y développe également des questionnements sur les problématiques de conservation dans les temps de progrès et de changement. Et, si pour continuer d’évoluer, la narration devait briser sa coquille de papier? Car « quand un œuf se casse, il devient davantage qu’il n’était. »
 

Erin Morgenstern, trad. Julie Sibony- La mer sans étoiles - Sonatine - 9782355847806 - 23€


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