La nature a été particulièrement généreuse avec les licornes, c’est indéniable. Une de mes connaissances terrestres m’a relaté avec beaucoup d’enthousiasme son récent baptême de parapente. Nous oublions parfois la chance que nous avons de pouvoir nous envoler quand cela nous chante vers une destination inconnue.
Le 16/08/2017 à 10:15 par La Licorne qui lit
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16/08/2017 à 10:15
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J’en ai parcouru des kilomètres à sillonner la terre et les autres planètes des systèmes que vous n’avez pas encore explorés ou dont vous ignorez sciemment l’existence (cf. chronique précédente, la terre comme le centre de tout). Un jour viendra. Enfin évidemment, si vous acceptez de faire preuve d’un peu d’humilité et d’ouverture d’esprit.
Au fil de mes périples, j’ai découvert de petits coins idylliques et certaines contrées me plaisent plus que d’autres : celles qui permettent de m’évader, celles qui m’émeuvent, celles où les couleurs sont plus vives, les sons plus mélodieux et les fragrances plus sucrées. Parmi tous les territoires que j’ai survolés, il est un pays qui sonne, qui sent, qui respire, qui parle plus fort. Et peu importe où l’on se trouve, ses citoyens ont le don de récréer un peu de ce chez eux qu’ils chérissent tant. Car pour un Italien rien n’est comparable à l’Italie…
L’ouvrage dont je m’apprête à vous parler, c’est un peu comme un restaurant italien. À l’instant où vous mettez le pied dans cette jolie trattoria, car vous êtes envahis d’une irrépressible envie d’une calzone qui déborde de mozzarella, vous savez que vous êtes en Italie. Les fresques au mur – représentant soit un gondolier à Venise, soit le Duomo de Florence – les serviettes blanches sur les nappes à carreaux et un patron derrière ses fourneaux qui ne transigera au grand jamais sur les bases de sa cuisine, piliers incontestables de la culture transalpine.
Non, vous n’aurez pas de parmesan sur vos spaghettis alle vongole ; oui, il est très probable que vous retrouviez des haricots et des pommes de terre dans vos linguine al pesto (genovese) ; blasphème, il n’y a jamais eu de crème dans la recette des carbonara et cette fameuse spécialité de Bologne est en réalité des tagliatelles al ragù… Troisième aventure du bourru, mais néanmoins sympathique sous-préfet Rocco Schiavone, Maudit printemps nous transporte de la même manière, et ceci dès les premières pages, en Vallée d’Aoste. On hume les espressi fumants, on devine les accents et on ressent quelque peu la baisse inattendue des températures.
Lieu de contact et de mélanges, Aoste est une ville de passage, de transition. On pense rarement à rester à Aoste, à la rigueur on fait le plein d’essence en sortant du tunnel du Mont-Blanc. Exilé et banni de Rome, notre sous-préfet considère bel et bien cette étape valdôtaine comme provisoire. Porte d’entrée et de sortie, la cité est un relais qui fait le lien entre l’Italie et le reste de l’Europe. Surnommée pendant longtemps la petite Rome des Alpes, Aoste fut un axe militaire, commercial et stratégique important et garde d’ailleurs de nombreux vestiges de son passé glorieux : château de Fénis, Arc d’Auguste, théâtre romain, Collegiata di Sant’Orso, parc national du Gran Paradiso, entre autres.
Il semblerait néanmoins que ce cher Rocco fait fi de cette riche tradition historique pour se concentrer sur un détail : à Aoste, il neige au mois de mai… Et la neige au printemps génère un effet excessivement agaçant pour un homme obsédé par la propreté de ses chaussures. Je vous avais prévenu, nous sommes bien en Italie avec un Italien, un vrai. Antonio Manzini ne craint ni les préjugés ni les stéréotypes : Rocco est un charmeur (le choix du prénom ne doit pas être dû au hasard), Rocco boit du café, Rocco jure, Rocco est élégant et ne porte que des Clarks. Rocco est italien !
Entouré d’une équipe de bras cassés, ou tout du moins fortement ébréchés, le sous-préfet se doit de percer le mystère entourant la disparition de Chiara Breguet, fille de riches industriels de la région. Intéressant de constater que les tentacules mafieux ne s’arrêtent pas à la Sicile et à la Calabre. Dans le nord aussi, les bons et les méchants se voient contraints de coexister et de pactiser. Car la famille Breguet sous des apparences dorées – une belle maison, une entreprise florissante, des employés épanouis – n’est pas blanche comme neige. Malgré des méthodes à la frontière de la légalité, quelques joints fumés en cachette dans son bureau, Rocco va s’impliquer dans cette enquête, sincèrement. Il va ainsi démontrer qu’il est un excellent policier, intuitif et capable de diriger ses hommes.
D’où l’importance d’avoir un chef compétent, à défaut d’un chef socialement adapté… (Je renvoie le lecteur à cet excellent article du quotidien helvète Le Temps). Et même si des flocons au mois de mai peuvent constituer une anomalie, ce petit dérèglement météorologique se révèle être un atout non négligeable pour retrouver Chiara : la neige fait ressortir les traces et les indices et tend à estomper les bruits perturbateurs. La solution apparaît d’autant plus nettement, une fois le soleil revenu. « Ça se passe comme ça. La neige aide. Parce qu’elle contient de l’azote. »

Comme dans tout bon roman policier, l’auteur nous dépeint un héros pris au piège de son passé. Aoste est la Géhenne de Rocco Schiavone (petit hommage à celui qui se reconnaîtra), sorte de séjour infernal où il est contraint de purger ses péchés et ses erreurs. Rocco souffre et, pour combler le vide créé par le décès de son épouse, il s’est construit un monde imaginaire grâce auquel il la maintient en vie. Il lui parle, se confie à elle, lui demande conseil. Le cas de la petite Breguet le touche, parce qu’il connaît la signification de la perte de l’autre.
« C’est l’absence qui fait mal ? Non. C’est la perte qui fait mal. C’est autre chose que l’absence. La perte sait ce qu’elle a perdu. L’absence, ça peut être une sensation vague, une émotion sans corps et sans son de quelque chose qui me manque, que je n’ai pas, mais je ne sais pas ce que c’est. La perte, c’est ce que j’éprouve, parce que je sais. Et c’est pire que l’absence. Car je connaissais, ce que je tenais entre mes doigts n’est plus. Ne sera plus. »
La neige finira par disparaître, mais Rocco va à nouveau être recouvert d’une épaisse couche de malheur. Les fantômes ressurgissent, mais ceux-là sont bien vivants. La conclusion de Maudit printemps laisse présager une suite qui permettra peut-être au sous-préfet coincé dans sa vallée étroite de se libérer de certains souvenirs « qui n’ont plus de corps… [mais qui sont] encore là. »
Sur ce, je déploie mes grandes ailes afin de regagner un petit patelin du Colorado, qui vous fera regretter d’avoir acheté le dernier iPhone. Peut-on survivre à un été sans Facebook ? On verra, mais je doute, je doute !
Antonio Manzini, trad. Samuel Sfez – Editions Denoël – 9 782 207 133 705 – 20,90 €
Par La Licorne qui lit
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