HIVER2024 – Sous le soleil de Sicile, Dario Levantino déroule un drame, celui d’un adolescent de 16 ans, Rosario. Car les cieux n’ont ici rien de touristiques ni de paradisiaques : c’est la dure réalité de Brancaccio, dans la banlieue de Palerme, où la misère s’est abattue sur le territoire et ses habitants. (Traduit de l’italien par Lise Caillat)
Le 22/01/2024 à 14:30 par Nicolas Gary
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22/01/2024 à 14:30
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« Ce n’est pas vrai que le lycée nous émancipe, c’est un mensonge que répètent les hypocrites : il sert seulement à nous rappeler qui on est et d’où on vient. Et moi, je sais d’où je viens. »
À 16 ans, Rosario a grandi, mais à peine : adolescent perdu, il vit avec une mère qui se laisse littéralement mourir de faim. Brancaccio, c’est la Cour des Miracles, avec Palerme qui scintille au loin. Nous l’avions quitté après De rien ni de personne (trad. Lise Caillat), alors qu’il entrait dans cet entre deux âges, mais cette fois, c’est acté : les pères mentent, les mères souffrent. È cosi la vita…
Confronté à la vie des adultes, leur dure réalité, Rosario conserve encore quelque chose que l’on tiendrait pour cette innocence attribuée aux enfants. Il assume toutes les responsabilités d’un foyer, entretenant ce couple improbable qu’il forme avec sa mère. La parentalité s’inverse, comme l’on prendrait soin d’un membre de la famille malade. Et dans cette étrange atmosphère, la solitude devient pesante.
Quand le projet — mensonger — d’aller à l’université devient l’unique raison de rire pour sa mère, on plonge avec lui dans une détresse qui lui est interdite. Qui s’occupera d’elle, et de lui, s’il n’est pas leur protecteur.
À travers une galerie de portraits sombres, des plus jeunes aux plus âgés, chacun endure l’existence, levant la tête furtivement, pour s’assurer qu’un nouveau malheur n’approche pas. Ou pas trop rapidement. Et impossible d’occulter la mala vita, l’organisation criminelle qui étend ses racines un peu partout, jusqu’aux plus modestes aspects de la vie.
Heureusement, il y a Anna, une autre relation qui l’intrigue : « Je ne sais pas ce que j’éprouve pour Anna, c’est un élan imperceptible et profond, dont le nom n’existe pas. Ça n’a pas de voix, mais ça te dit où aller ; ça n’existe pas, mais on passe une vie à l’attendre. »
Il sera poussé à défier un chef mafieux particulièrement installé (dans les courses de chevaux illégales, notamment) : sa petite amie devient catalyseur, participant à sa formation d’homme. Mais à quel prix !
« Le lendemain, c’est dimanche, mais chez nous, depuis longtemps, le dimanche n’existe plus », admet Rosario, comme l’aveu d’une tragédie inéluctable. La candeur, l’amour pour sa mère marquent l’histoire : l’absurde, c’est le tragique qui s’ignore. Ou qu’ici, on tente de rejeter.
Contrepoint de cette copine, l’enseignante, tout aussi vecteur de construction, mais dans l’intransigeance et le mépris de classe. Par sa faute, Rosario sera séparé de sa mère, à travers l’intervention des services sociaux. Crasse bêtise, méchanceté véritable ? Dans tous les cas, le manque d’empathie, à l’image de ce qui se trame dans le quartier.
Sur cette terre, la ligne de conduite pour montrer patte blanche induit le recours à la violence : « À Brancaccio, grandir, c’est s’endurcir. Plus on se montre impitoyable, plus on est adulte. Si la cruauté nous est étrangère, c’est qu’on est un gamin, ou pire, une pédale. Il y a deux moyens d’apprendre à être un homme : casser la figure à plus faible que soi, ou maltraiter les animaux. »
EXTRAIT – Rosario, l'Oliver Twist de Palerme
La force est exercée à la manière du loup dans la fable, comme si cela n’entraînait aucune conséquence — sorte de rite de passage obligatoire. De toute manière, la pauvreté côtoie l’indigence, la bêtise et le crime : on n’échappe pas si aisément à son avenir. Alors parfois, Levantino allège le récit, parsème cette vie de détails cocasses, qui font sourire pour éviter de sombrer :
Une femme qui a des velléités de pouvoir à Brancaccio doit posséder deux armes.
La première, c’est le curtigghio, le summum du commérage : si tu sais tout sur tout le monde, les autres femmes te cherchent, te courtisent, t’adulent, parce qu’elles veulent tout savoir aussi. À Brancaccio, le curtigghio, c’est mieux qu’Internet.
« Curtigghio », ou commérage prolifique : l’arme suprême, car le savoir est une arme.
La deuxième arme pour prétendre au pouvoir est un attribut anatomique que la nature t’a donné, ou pas : des cordes vocales épaisses comme des lignes d’amarrage.
Si tu cries plus fort que ta voisine, ça veut dire quelque chose.
Tableau d’un matriarcat puissant, se dévoile une autre réalité italienne, loin de l’image de machisme qui règne quand on regarde le Bel Paese de trop loin : la mamma, ici, c’est l’alpha et l’oméga. Elle dirige la vie du foyer, à même de coller une danse à son fils, quel que soit son âge, pour lui rappeler qu’elle lui a donné la vie, mais pourrait tout aussi bien la lui reprendre.
Chose qu’elle n’a toutefois résolument pas envie de faire. Et en dépit des armes, un bien faible pouvoir entre leurs mains...
Malgré cette réalité, la résignation prime. Ce sont Ajax, Achille et Ulysse qui sont convoqués pour infliger la plus terrible des leçons : « Sois satisfait du peu qu’on t’accorde. » Logiquement, c’est une autre figure masculine, ce père qui l’a abandonné, qui résume la philosophie, au jour le jour : « Il m’a appris à son insu la maxime mors tua vita mea, le malheur des uns fait le bonheur des autres. »
Manger, ou être mangé...
Splendide, émouvant, aussi solaire d'amour que peuplé de ténèbre. Dans une traduction splendide. À paraître le 7 février.
DOSSIER - Rentrée d'hiver 2024 : les sorties de livres à ne pas manquer
Par Nicolas Gary
Contact : ng@actualitte.com
Paru le 07/02/2024
224 pages
Rivages
21,00 €
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