« Sans doute que ça a commencé comme ça. Dans une commune qui décline lentement, au début des années 1980. Des gosses qu’on retrouve évanouis en pleine journée dans la rue. [...] Ces enfants endormis avaient les yeux révulsés, une manche relevée, une seringue plantée au creux du bras. » Parmi ces âmes égarées, celle de Désiré — cet oncle dont personne ne parle vraiment, sauf pour dire que c’est tout de même un beau gâchis, cette histoire.
Le 12/12/2022 à 11:45 par Valentine Costantini
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12/12/2022 à 11:45
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Mais, quelle histoire exactement ? C’est ce que l’auteur cherche à découvrir, quarante ans après la disparition de son oncle. Une histoire qu’il entrevoit, à la fois grâce à ses propres souvenirs, quoique flous, et surtout avec cette boîte à chaussure qui recèle quelques bobines en Super 8.
Or pour mieux comprendre ce présent de silence, il faut une vision d’ensemble. Il faut regarder en arrière, en commençant par exemple par cette période des Trente Glorieuses : moment charnière pour les grands-parents d’Anthony Passeron, dont la réputation est rayonnante, grâce à leur boucherie et la viande de qualité qui y est vendue.
Au cœur de ce village à proximité de Nice, tout le monde connaît tout le monde, et certains noms impliquent un certain statut, un certain respect — une réputation qu’on ne peut pas se permettre de souiller. Mais, le temps faisant les choses, la génération suivante se détermine à travers une émancipation presque sauvage. Et certains tombent dans la drogue, en particulier dans l’héroïne. Piqûre après piqûre, l’extase s’installe ; mais en guise de compagnon, la destruction d’un organisme tout entier.
Et c’est encore plus vrai avec la propagation d’un étrange virus, qui se transmet — entre autres — par le sang. « S’ils partageaient les mêmes seringues que son ami, alors oui, il y avait peut-être un risque pour Désiré. Il devait aller consulter des spécialistes sur la côte et convaincre Brigitte de faire la même démarche. »
Avec ce roman, Anthony Passeron nous invite à voyager à travers le temps, à revisiter l’épidémie de sida qui a ravagé tant de vies en France et partout ailleurs. Un roman à la fois historique, ponctué par ces chapitres qui replongent dans la recherche scientifique autour du virus — l’identifier, le comprendre, tenter encore et encore de trouver de quoi l’affaiblir, l’éradiquer.
Mais aussi le poids des erreurs et des échecs qui se sont accumulés, le manque de communication, le manque de transparence des gouvernements envers leur population. Longtemps nommé à tort le « syndrome gay », l’historique du sida est donc exposé dans toute sa complexité, étape après étape. La progression inexorable de cette maladie et l’impuissance des scientifiques et des structures médicales font naître une terrible frustration à la lecture, et une déchirure qui s’accentue avec le récit, cette fois-ci plus intime, proposé par l’auteur.
Il offre, un chapitre à la fois, une page de l’histoire de sa famille.
Au-delà de l’expérience collective, Passeron nous raconte donc l’intime, en profondeur. La douleur, les épreuves, la peur — et la destruction qui s’invite avec ce virus. Ici, pas d’échappatoire ; seul le silence trouve une place de choix entre les membres de cette famille.
Un silence qui se retrouve chez chaque personnage de cette fresque. « La phase asymptomatique de la maladie est alors devenue la meilleure amie de ma grand-mère. Elle offrait un répit qui rendait encore possibles toutes les dénégations. […] Ceux qui osaient dire la vérité se heurtaient souvent à ses furies, des démonstrations si violentes qu’elles réduisaient à néant toute tentative de discussion. Au village, son fils ne se droguait pas, n’était pas malade. Il était juste un peu fatigué. »
Une famille qui ne sait pas exprimer cet amour profond qui la fait tenir à travers la maladie de Désiré, mais aussi son addiction à l’héroïne, et l’arrivée, plus tard, de la petite Émilie. Une enfant qui naît avec le sida, tout comme ses parents — transmission génétique horrifiante qui, dès ses premiers jours, plane comme une épée de Damoclès au-dessus de sa tête. Ainsi, cette âme innocente suit le même chemin que ses géniteurs : les examens médicaux, les tentatives de traitements qui ne règlent rien, avant un séjour inévitable à l’hôpital qui devient sa dernière résidence.
Ce premier roman est d’une puissance surprenante, malgré — ou plutôt grâce à — une plume sans fioriture. L’auteur ne cherche jamais à embellir, à dissimuler. Au contraire, ce récit est à cœur ouvert, à la transparence émouvante. Avec une tendresse évidente, Anthony Passeron dévoile les pensées de ses grands-parents, ses parents, chaque membre de sa famille, toutes et tous concernés par cet épisode de leur Histoire.
Le tout, sans jugement, sans colère. Ici, il ne s’agit que de comprendre, reconstituer une vérité qui a été égarée en chemin.
Attention : risque quasi inévitable de larmes à la conclusion…
Par Valentine Costantini
Contact : valentine.costantini@gmail.com
Paru le 25/08/2022
274 pages
Globe
20,00 €
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