La brûlure n’est pas ici une belle intensité littéraire, un halo romantique de plus. C’est une méthode de perception. Le livre, organisé en huit mouvements puis en un ensemble final intitulé « Prières », avance moins comme un recueil à thème que comme un carnet d’états du corps et du monde : nuits de bar, villes côtières, îles, chambres, scènes, souvenirs, prisons, morts, guerre, réveils.
Le poème-titre, placé tard dans le volume, en donne la clef la plus simple et la plus juste : « Demande au feu immense / De t’inonder de joie / Demande à la brûlure / Et la brûlure t’aidera. » Le programme est là : non pas guérir, non pas expliquer, mais traverser.
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Pour bien appréhender le recueil, il faut d’ailleurs commencer par sa respiration. Les pages sont souvent très aérées, les blocs de vers isolés, puis soudain viennent des coulées plus longues, presque psalmodiées. Simon Johannin travaille le blanc comme une retenue de souffle. Là où beaucoup de livres de poésie installent la douleur comme un décor, lui la met en crise par une brutalité de ton, par un prosaïsme qui coupe le chant au moment même où il s’élève.
Ainsi : « Ta tristesse m’empêche de vivre / Ma tristesse / Début de soirée, on va y aller cool. » Ou : « Ce soir, j’ai vingt ans. / J’ai pourtant fait de mon mieux pour vieillir. » La gravité n’est jamais pure, elle est mêlée à la fatigue, à la pose qu’on défait soi-même, au ridicule des soirs, à l’autodérision qui empêche le poème de se prendre pour son propre monument.
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Quand il écrit « Tout passe par moi ce soir / Pour devenir poème », ou « Je préfère écrire pour t’attendre / Que d’écrire pour ne pas te trouver », il ne sacralise plus la littérature, il la remet dans le circuit des affects, des manques, des gestes. Le vers décisif : « Écrire me soulage / Autant que pisser. » C’est une poétique. Et la suite, chez lui, consiste aussitôt à tout mélanger dans le siphon : « L’urine est un flux / Charriant les débris des étoiles. »
Souvent poète de la collision, des vies détraquées et débridées, il écrit : « Tant que tu pisses / Tu sauras te tenir droit dans la volée / Si ton cœur crame tant pis / Aime-le autant qu’il brûle. » Une sagesse de survie sans quitter la gorge, le lendemain. On est dans une ascèse de pauvre, dans une liturgie de sortie de nuit.
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Ce recueil gagne aussi en largeur de champ. La nuit, le sexe, la mer, les cigarettes, les présences désirées restent là, mais ils cessent d’être l’unique horizon. La prison affleure, la guerre aussi, les villes blessées, les mondes communs qui se défont.
« Il n’y a plus d’amour dans l’hôtel de l’amour. » Le poète excelle à saisir ce moment où un décor entier cesse de répondre, où les néons vieillissent, où les fantômes même s’en vont. À partir de là, Demande à la brûlure n’est plus seulement un livre de désir ; c’est un livre sur ce qu’il reste à sauver quand les scènes, les corps et les communautés se dispersent.
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Depuis L’Été des charognes, Simon Johannin n’a cessé de déplacer la même matière - corps, nuit, violence, désir - de la campagne aux villes de Nino dans la nuit, puis vers la poésie de Nous sommes maintenant nos êtres chers et les visions plus symboliques de La Dernière Saison du monde. Ici, ces motifs reviennent mais plus dépouillés, plus tendus.
Et, au même moment, Fin chemin des anges, centré sur des garçons broyés par le système pénitentiaire, confirme que son écriture continue de regarder vers les vies abîmées et les zones de rupture.