Allons-y tout de go, quel extraordinaire livre que celui-là ! Surprenant dans sa forme du fait de son auteur, Dimitri Delmas, auteur et illustrateur de plusieurs albums documentaires, fascinant dans le fond. La collection inavouable, titre publié chez Flammarion, à paraître ce 3 mai, est une sorte d’ovni du livre d’histoire. On enquête, on découvre, on s’interroge, « si j’étais né en 17… » disait le chanteur.
Le 27/04/2023 à 09:56 par Audrey Le Roy
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27/04/2023 à 09:56
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C’est à la fin du mois de février 2012 que l’on découvre chez un vieux monsieur prénommé Cornelius, mille trois cents œuvres d’art cachées. Ma grand-mère cachait des billets dans ces boîtes à café, Cornelius, lui, dissimule derrière des boîtes de conserve des pièces de Matisse, Picasso, Toulouse-Lautrec, Delacroix, Courbet, Rodin, Renoir, Canaletto, Degas, Dix, etc., etc. On les croyait définitivement perdues, elles réapparaissent près de 70 ans après leur dernière apparition.
Pour comprendre pourquoi d’un seul coup toute la planète a parlé de cette découverte en 2013, il faut remonter près d’un siècle en arrière. Hildebrand Gurlitt a 19 ans en 1914. Il est issu d’une famille cultivée, son oncle est galeriste à Berlin et son père a fondé en 1893 la collection d’histoire et d’architecture de l’Université technique à Dresde. Planqué pendant la guerre dans un sanatorium puis au service de presse de l’administration militaire de Vilnus, il attend la fin de celle-ci pour commencer dans le monde de l’art qui lui plaît tant.
L’occasion pour Dimitri Delmas de nous brosser le portrait de quelques artistes importants de l’époque et de nous faire un résumer du dadaïsme d’une clarté déconcertante. Nous sommes au beau milieu des Années folles et « pour oublier la misère et exorciser la violence de cette effroyable guerre, on s’abandonne à la frénésie de l’instant ».
C’est à ce moment que Gurlitt commence sa collection d’art et se lie avec l’avant-garde. Le 1er avril 1925, nous le retrouvons trentenaire et nouvellement nommé directeur du musée de Zwickau dans la Saxe. Mais les Années folles cachent un profond malaise et la misère de beaucoup. Comme à chaque fois en période de crise économique et sociale, les extrêmes prennent du pouvoir et les SA [Sturmabteilung, sections d'assaut, organisation paramilitaire liée au parti nazi, NdR] fleurissent comme des mycoses.

Dans les lieux où les avant-gardistes se retrouvent comme au Romanisches Café « la légèreté et la fantaisie ont laissé place à l’inquiétude et à l’amertume. L’établissement est devenu leur cible. » Cet art contemporain que défend Gurlitt n’est pas du goût du pouvoir émergeant, il est mis à pied en mars 1930. Qu’à cela ne tienne, il retrouve une place dans une association artistique à Hambourg où il reprend ses expositions modernes.
En décembre 1932, son fils vient au monde. Nous vous présentons Cornelius Gurlitt. Mais le prénom qui est alors sur toutes les lèvres et dans toutes les têtes est Adolf. En effet, Hitler est depuis quelques mois l’homme le plus puissant d’Allemagne. Gurlitt, qui refuse les nouvelles couleurs du régime, se retrouve de nouveau sans emploi. Il s’en sort bien, il aurait pu se retrouver dans un camp.
Au chômage, un « quart-Juif », il pourrait comme beaucoup d’artistes s’exiler aux États-Unis. Mais Gurlitt préfère se cacher dans l’ombre, certes imposante, de Goering. « Il va devenir l’un des marchands les plus respectés du Troisième Reich, avec qui il passera plusieurs contrats durant les deux ans et demi à venir. »
« La guerre est pour les opportunistes et les profiteurs toujours une formidable aubaine. Elle réveille les escrocs, les prédateurs et les parasites en tout genre. » Gurlitt préfère fermer les yeux sur la provenance des œuvres qu’il achète et revend, voire garde. Peu importe qu’elles aient appartenu à des Juifs qui, pendant qu’il célébrait au champagne ses nouvelles acquisitions, prenaient le chemin des camps, entassés dans des wagons à bestiaux et voués à une mort certaine. « Dans les affaires, la culpabilité n’est pas bonne conseillère. »
Comment se renie-t-on ? Peu à peu, sans y prendre garde, en abjurant ses principes, sans tourments, en sacrifiant l’estime de soi, par circonstance, par ennui, par contagion.
- La collection inavouable, Dimitri Delmas
La traque commence, les Monuments Men débarquent, cherchent, mais Gurlitt, même s’il ne paye pas de mine, est rusé comme un renard. Comment est-il possible que mille trois cents œuvres ne soient retrouvées qu’en 2012 chez son fils alors âgé de 79 ans ? C’est l’histoire affolante et rocambolesque qu’il vous faudra découvrir !
Par Audrey Le Roy
Contact : aleroy94@gmail.com
Paru le 03/05/2023
250 pages
Flammarion
27,00 €
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