Les éditions de la variation publient dans leur collection « regard(s) » des petits carnets contenant de grands écrits. Vient ainsi de paraître une critique d’art sur Paul Klee signée René Crevel et publiée pour la première fois en 1930 à la NRF ; un essai poétique qui s’inspire du parcours des sœurs Brontë et de leur frère Patrick Branwell, toujours signé René Crevel, et enfin un texte d’Antonin Artaud qui déplore l’arrivée du cinéma parlant. Des petits délices.
Le 27/07/2021 à 10:20 par Audrey Le Roy
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27/07/2021 à 10:20
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René Crevel (1900-1935) – dont je vous ai déjà parlé (cf. l’article : René Crevel, La sagesse n’est pas difficile : des mots sur les maux) – est un romancier, poète, essayiste, critique, affilié aux surréalistes. En 1935, il finit par se suicider en laissant ce petit mot : « Prière de m’incinérer. Dégoût. » Ce dégoût, facilement identifiable en 1935 avec la montée du fascisme, il l’avait déjà au début des années 30.
Ainsi dans son texte sur Paul Klee où il veut lui clamer son amour, « L’œuvre de Klee est un musée complet du rêve » ou encore « son œil a saisi le miracle des couleurs, tout le miracle de toutes les couleurs, dans une goutte d’eau, la simple, la fameuse goutte d’eau », c’est en fait une critique acerbe d’une société déjà lancée vers la consommation à outrance qui le fait vomir, lui dont le cœur battait très à gauche. Et de régaler son lecteur (dont le cœur peut bien battre où il veut) avec ses comparaisons et ses bons mots.
Comment ne pas sourire quand il compare les bourgeoises mondaines aux baleines et qu’il s’en prend à ces personnes qui ferment les yeux sur les changements de la société « parce que votre destin est d’apparat, persuadée que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, vous concluez : chacun son métier. »
Comment ne pas entendre l’avertissement, surtout en cette période où un virus vient ébranler les bases de notre civilisation, lorsqu’il signifie aux « pseudo-intellectuels et pseudo-artistes » qu’il faut savoir être humble, que nous ne sommes finalement pas grand-chose et que même « la famille Diplodocus devait bien se croire destinée à régner sur ce globe, usque ad vitam æternam. »
Son essai sur la fratrie Brontë se veut moins politique, plus poétique. Qui connaît un peu la vie et touche du doigt le personnage même de Crevel y verra, ou voudra y voir, ce mal-être enfoui en lui. Si l’isolement des sœurs y est finalement le personnage principal, comment ne pas faire de parallèle avec sa peur de l’abandon, de la solitude, lui qui s’il n’était pas en train de soigner sa tuberculeuse dans quelques sanatoriums s’arrangeait pour brûler sa vie par les deux bouts ?
Que de métaphores ici comparant la famille Brontë tantôt à une brise légère, tantôt à un vent violent voire tempétueux, qui nous renvoie à un champ lexical fait pour Crevel, lui qui se laissa porter par l’alcool, la drogue, le sexe, car la réalité du monde lui était trop cruelle et qui s’envola à 35 ans… incinéré… emporté par le vent.
Dernier petit bijou, celui-ci publié pour la première fois en 1933 dans les Cahiers jaunes : « La vieillesse précoce du cinéma » par Antonin Artaud. Acteur, écrivain, essayiste, dessinateur et poète français, Antonin Artaud (1896 – 1948), connu et reconnu pour l’évolution qu’il contribua à apporter à la pratique théâtrale du XXe siècle, toujours malade et usant de drogues à outrance, qui l’amenèrent probablement (ou du moins y contribuèrent) à l’internement en institut psychiatrique, fut, nous le savons moins, également théoricien du cinéma. Il déplore dans ce texte, délicieusement réactionnaire, l’arrivée du parlant dans le cinéma.
Le cinéma, pour Artaud, ne nous proposait déjà qu’« un monde incomplet », le fait de lui rajouter des voix lui retire le peu qu’il laissait à l’imagination et donc en définitive à la poésie : « Outre que depuis le parlant, les élucidations de la parole arrêtent la poésie inconsciente et spontanée des images, l’illustration et le parachèvement du sens d’une image par la parole montrent les limites du cinéma. »
Essai qui peut nous faire affectueusement sourire aujourd’hui, il n’en reste pas moins vrai que tout à chacun est, nous l’espérons, capable de comprendre que dans bien des domaines notre monde présent manque cruellement de poésie, et si nous transposons cet écrit d’Artaud, ce qui nous paraissait joliment désuet nous semble d’un coup brutalement actuel !
Petits carnets pour grands écrits et à 3 € le carnet (moi qui ne parle jamais de prix), il ne faut absolument pas se fermer l’accès à ces réflexions moins datées qu’elles ne semblent l’être !
Une autre édition de ce texte était parue chez Fata Morgana, en 2016.
Par Audrey Le Roy
Contact : aleroy94@gmail.com
Paru le 14/05/2016
30 pages
Fata Morgana
12,00 €
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