ESSAI - Ouvrage original que celui de Rémy Marion qui, par-delà la disparition déjà ancienne de Robert Gessain, nous offre un ouvrage écrit « à quatre mains » en l'absence même de l'un des deux auteurs ! Robert Gessain était un anthropologue qui a longtemps traîné ses guêtres au Groenland où il a étudié les us et coutumes des peuples du Grand Nord, ce qui lui a valu de découvrir et connaître « Ovibos », ce mammifère aux allures préhistoriques qui peuple des régions où dire que la vie est rude, sinon dure, est un euphémisme, et auquel il a consacré un ouvrage éponyme de référence paru en 1981, cinq ans seulement avant la disparition de son auteur.
Le 05/05/2021 à 10:16 par Mimiche
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05/05/2021 à 10:16
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Rémy Marion, dont j'ai déjà eu l'occasion de vous parler lors de la sortie de son ouvrage L'Ours, l'autre de l'homme (Actes Sud, 2018), est l'auteur de nombreux ouvrages sur les régions polaires qu'il parcourt depuis plus de 25 ans en fin observateur des écosystèmes fragiles et des espèces qui en dépendent. Ces deux-là, par-delà les frontières de la vie et de la mort, devaient se rencontrer.
« Ovibos » est un être à part dont chacun a pu découvrir la silhouette massive au travers d'émissions animalières magiques : le poil laineux, long, dru et couvert d'une couche de neige que les vents chargés de poudreuse font apparaître comme des masses d'autant plus compactes qu'elles sont constituées d'un groupe d'individus dominés par l'imposant mâle dominant, groupe que harcèle une meute de loups blancs tentant d'isoler un veau ! Mais, pour autant, le résultat est loin d'être garanti !
Sur l'île d'Ellesmere, le spectacle est d'une froide beauté.
« Ovibos » n'est pas un bovin malgré le nom qui lui a été donné (bœuf musqué) et fait partie de la famille des Caprinae dont il partage l'agilité dans les reliefs malgré cette silhouette massive.
« Ovibos » est un « survivant » dont on trouve des traces rupestres dans les grottes d'Europe et qui, suivant la fonte du front glaciaire, a traversé, au fil des millénaires, toute l'Asie pour aller coloniser, via le détroit de Béring alors que le niveau des eaux des océans était bien plus bas qu'actuellement, l'Amérique du Nord et jusqu'au Groenland suivi de près par des groupes de chasseurs de type Homo : des prédateurs qui, comme les loups, ne gagnaient pas à tous les coups, tant qu'ils n'ont pas eu à leur disposition des armes à feu qui ont permis de faire un massacre parmi cette espèce dont le système de défense consiste en un regroupement massif circulaire faisant un front quasi infranchissable pour les agresseurs ! Mais pas pour des balles de fusils...
Autant dire que, face à des « viandards » de tous horizons, leur avenir ne pouvait qu'être sombre ! Et Ovibos a bien failli disparaître, victime de sa placidité et de son système de défense.
Heureusement, des programmes de sauvegarde ont été mis en place et ont permis d'arrêter l’hémorragie et de rendre possible une réintroduction dans d'anciens territoires devenus des déserts sous la pression d'une chasse stupide (qui ose se qualifier, encore aujourd'hui, de sportive) où la gloriole sinistre du trophée le disputait (et le dispute encore) bien souvent à l'imbécile pouvoir de l'argent démesuré : « Ces abattages massifs ont bousculé les habitudes alimentaires des peuples autochtones (…). La conquête du Pôle Nord, trop souvent racontée comme une épopée romanesque n'était autre que le reflet d'une appropriation coloniale de leurs territoires de chasse [pluriséculaires], de leur gibier, de leur mode de vie (…) !!! »
Mais rien n'est gagné aujourd'hui pour autant.
« Ovibos » n'a pas le profil communicant de l'ours blanc ou du bébé phoque et n'attire pas à lui des financements ou des reportages malgré une situation qui n'est pas moins alarmante.
Car le réchauffement - ou tout au moins le dérèglement - climatique que nous observons n'est pas sans influence pour ces figures emblématiques des grands espaces blancs.
Comme le renne (ou le caribou), le bœuf musqué subit ces nouvelles conditions climatiques où le sol et la végétation gèlent sans être couverts de neige : ses sabots ne lui permettent plus, aussi facilement, de débusquer sa pitance sous une couche de glace que sous un manteau neigeux.
Des épidémies inquiétantes ont également eu des effets désastreux sur les populations : une conséquence d'un trop faible brassage génétique ou l’apparition de nouvelles souches de virus ou de bactéries relarguées par une fonte plus profonde du permafrost ? La question reste entière.
C'est tout cet univers si particulier et si fascinant des grands espaces glacés qui s’offre au lecteur comme une invitation au voyage dans l'espace et dans le temps pour suivre les migrations de cet animal étonnant qui a servi de modèle aux peuples du Grand Nord pour acquérir les comportements nécessaires à une vie « normale » dans ces milieux extrêmes.
Une vie qui, pendant des milliers d'années, a su construire un équilibre « avec ses ressources, dans une société en bonne entente qui a la sagesse de ne pas accumuler », les rites établissant « par leur observance les bons rapports entre les hommes et les forces supérieures » ! Bien loin de la « jouissance furtive » du « tartarin [ou tartarine...] tout aussi frustré que fortuné, ou l'inverse » cherchant « à se hisser artificiellement à un statut supposé supérieur ».
« Pour que notre (…) humanité et les espèces qui nous accompagnent depuis des millénaires survivent, il faudra faire front tous ensemble, comme une harde d'ovibos face à leur prédateur naturel (…) ou périr en ordre dispersé sous les coups de boutoir de la Loi du Marché », conclut Rémy Marion.
Comme trop souvent, la responsabilité d'Homo Sapiens est immense.
Rémy Marion et Robert Gessain - Ovibos, le survivant de l'Arctique - Actes Sud - 9782330132583 - 22 €
Par Mimiche
Contact : contact@actualitte.com
Paru le 07/10/2020
277 pages
Actes Sud Editions
23,00 €
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