Après plus de 20 années d'interlude, Fabrice Neaud reprend la publication de son Journal, qui est un jalon important dans l'histoire de l'autobiographie en bande dessinée. Mais pas besoin de retourner à la lecture des quatre tomes du premier cycle pour apprécier Le dernier sergent. Dès la première planche, on est happé dans un tourbillon de pensées, de ruminations, de flamboyances et de misère, qui captive grâce un ton, narratif et visuel, d'une densité exceptionnelle. Et quand on tourne la dernière page, en revanche, après des heures de lecture, on risque bien d'avoir envie dévorer les quatre volumes qui ont précédé.
Le 12/10/2023 à 14:57 par Nicolas Ancion
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12/10/2023 à 14:57
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Le journal en bande dessinée est un exercice unique, car, malgré les deux décennies qui séparent la réalisation de ces planches des éléments qu'elles rapportent, le dessin, nourri par les carnets de croquis de l'auteur et de premières versions réalisées à l'époque, donne à voir le passé comme s'il était saisi sur le vif. L'auteur multiplie les allusions et hommages à Proust et au travail de La Recherche, mais là où Marcel n'a que les mots pour ressusciter un passé et des personnages que le temps a changés, Neaud nous permet de les voir, jeunes, saouls, charmés, énervés, comme s'ils étaient sous nos yeux.
Paradoxalement, cette immédiateté de la représentation graphique facilite le discours distancié et analytique du narrateur, que le luxe du décalage temporel rend bien plus raisonné que le protagoniste qu'il était alors. C'est de ce va-et-vient entre narration des passés et discours critique contemporain que surgit l'épaisseur de ce journal, sa véritable matière, sa richesse.
Contrairement à ce que Neaud imagine en se comparant à Houellebecq dans Le dernier sergent, son travail ne se contente pas de donner à voir la misère sexuelle, la détresse affective et l'isolement de nos contemporains, il permet de dépasser ces constats et ces illustrations pour comprendre — voire dénoncer par moment — les liens complexes qu'entretiennent la géographie, l'urbanisme, les rapports de force dans l'espace public, l'homophobie, le salariat et tant d'autres sujets si nombreux au fond que les citer ici reviendrait à rédiger ici un index méritant de figurer en fin de volume.

La lecture de ce nouveau tome des aventures de Fabrice Neaud diariste (ce deuxième cycle, annoncé en quatre volumes ne s'intitule plus Journal, mais en est bien un, en réalité, qui démarre en 1998 et prendra fin, annonce l'auteur, à l'été 2002) implique que le lecteur accepte de se plonger dans ce rythme si particulier où se mêlent les citations littéraires des romans et essais que le bédéiste explore, les propos tenus par les nombreux interlocuteurs au cours de conversations passionnantes, et les images d'époque, les décors, les visages, les corps, les scènes fantasmées.
La particularité de ce journal est qu'il donne tantôt à voir le narrateur de l'extérieur, comme s'il était un personnage du récit, tantôt ce qu'il regarde, comme si son œil n'était qu'une caméra. Ce second processus, particulièrement poussé quand il s'agit de rapporter les propos tenus par un interlocuteur apprécié par le narrateur (Laurent De Graeve, Denis Bajram, Guillaume Dustan, entre autres), rapproche le journal d'un documentaire, où le micro est tendu vers les témoins importants pour recueillir leur parole sans filtre, et sans commentaire critique.
On reste sidéré par ce colossal travail mémoriel, la richesse de la représentation hyper réaliste de personnes réelles (que le temps n'a pas toujours épargnées depuis), de lieux, d'objets. On a parfois l'impression vertigineuse que ces certitudes visuelles et cette abondance de détails graphiques cherchent à compenser les doutes qui traversent en permanence l'auteur sur le sens à donner à tout ça.
Et au sujet de ce que recouvre ce « ça », on pourrait beaucoup discuter pour savoir s'il s'agit simplement d'une compréhension de son identité personnelle, de sa place dans le monde qui l'entoure, ou d'une tentative de mieux déterminer les forces sociales et les pulsions dont l'individu n'est que le jouet, voire d'un dévoilement progressif, à travers le temps, de la façon dont le narrateur manipule ces différents états des choses, maîtrise ces concepts et les utilise au final pour tisser non un portrait de lui-même mais une sorte de tapisserie où figurent, en sus du dessinateur, les livres, les musiques, les conversations, qui lui ont permis peu à peu d'appréhender la place qu'il tient à un moment donné dans un monde qui le dépasse.
S'il a renoncé à le changer, en tout cas, il ne baisse pas les bras face à l'entreprise colossale qui consiste à le reconstituer dans toutes ses dimensions, mêlant souvenirs et désirs, émotions esthétiques et exploration intellectuelle, famille et amitiés, amour et mort. L'émotion du lecteur surgit d'ailleurs bien souvent aux points précis où le narrateur laisse toute la place aux images muettes et à la représentation d'un réel éphémère et révolu, dans laquelle le personnage central se perd, littéralement, corps et âme.

Fabrice Neaud est un personnage à part et terriblement en solitaire, qui se sent isolé à la fois de la communauté des hommes hétéros et de la communauté gay à laquelle il serait censé appartenir. Il se tient toujours dans les marges, que ce soient celles de la bande dessinée grand public, dont il fréquente quelques auteurs montants à l'époque des faits relatés, ou de la nouvelle bande dessinée, à laquelle il appartient sans nul doute, mais dont il se méfie comme de toutes les étiquettes. Avec son physique de phasme barbu, sa personnalité de sauterelle intellectualisante, le narrateur de ce cycle joliment intitulé Les guerres immobiles est toujours à côté, en décalage. Au travail, comme en famille ou avec des amis. On pourrait même dire que c'est sa marque de fabrique.
Fabrice Neaud ne se sent jamais au centre, comme s'il était lui-même dans l'ombre de son propre journal, lui qui en est pourtant à la fois le moteur, le cœur, les muscles et le sexe, surtout, car c'est bien de sexe qu'il est question ici, quand on suit les errances nocturnes du narrateur à la recherche de partenaires fugaces ou de ce militaire entrevu à plusieurs reprises et qui semble insaisissable.
On n'oubliera pas facilement les épisodes les plus marquants, comme cette improbable invitation dans un festival de BD à Rome, où le séjour de l'auteur se transforme en fiasco à répétition, ou les échanges avec des êtres appréciés, des compagnons de route, que ce soit pour quelques kilomètres ou un très long périple. Les lecteurs garderont d'ailleurs à la fin de la lecture cette impression tenace d'avoir cheminé, le temps de quelques centaines de planches, aux côtés d'un personnage hors normes, dans tout ce que cette expression peut avoir de noble et de recommandable.
Fabrice Neaud un héros de BD qui refuse d'entrer dans les cases et qui ne fait que ça depuis des lustres, pourrait-on paradoxalement écrire.

Par Nicolas Ancion
Contact : nicolas.ancion@gmail.com
Paru le 27/09/2023
424 pages
Delcourt
34,95 €
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Lait cru, premier roman de Steve Poutré, paraîtra le 20 août 2026 aux éditions Les Escales. Lauréat du Prix littéraire du Gouverneur général, ce roman plonge le lecteur dans une ferme laitière québécoise où un enfant grandit au sein d'une famille marquée par les troubles psychiques, la rudesse du monde agricole et une violence omniprésente.
06/07/2026, 08:23
Suzanne Valadon, l'insoumise, d'Agnès Clancier, paraîtra le 25 août aux éditions des Instants. Ce roman biographique retrace le parcours de Suzanne Valadon, artiste majeure de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, en revenant sur son ascension dans un univers artistique largement dominé par les hommes et sur l'affirmation d'une liberté qui irrigue toute son œuvre.
06/07/2026, 07:14
Basé à Tours et spécialisé dans les ouvrages d’histoire, Zeitgeist Éditions ajoutait récemment, en collaboration avec les Amis des Combattants en Espagne Républicaine (ACER), un nouveau titre à sa collection « Espagne » : Adieu Mahora. 1937-1938. La Vie et la guerre à l’hôpital des Brigades internationales de Mahora. Ce livre composite, aboutissement d’un projet qui connut de multiples boutures, est un curieux objet – ce qui n’invalide pas son intérêt, au contraire.
Par François Ouellet
05/07/2026, 09:00
« Aucune histoire ne devrait débuter de cette façon », se dit Cécile Blain, cinquante-six ans, en jetant un ultime regard sur son appartement vide. Après un divorce, elle s’apprête à déménager le dernier vestige de sa vie passée : sa bibliothèque.
05/07/2026, 08:00
Dans les tours de béton aux confins de la ville, Virginia chasse le poids des années et la violence qui l’entoure avec ses rêves de fête et ses dessins d’oiseaux. Entre deux étages, un jeune homme scrute les taches bleues qui naissent sous ses yeux.
05/07/2026, 07:00
Chercher la bête, sixième roman de Loulou Robert, paraîtra le 20 août aux éditions de L'Observatoire. Dans ce récit d'anticipation, l'autrice imagine une société gagnée par une violence inexpliquée, tandis que deux personnages tentent de préserver leur humanité face à un monde qui semble basculer dans la barbarie.
04/07/2026, 08:06
Le Chat de Montaigne, premier roman en français de Nils Minkmar, paraîtra le 20 août aux Presses de la Cité. Dans ce récit historique, l'auteur imagine Michel de Montaigne appelé par Catherine de Médicis à une mission politique au cœur des guerres de Religion, tandis qu'un chat accompagne le philosophe dans une France traversée par les violences et les luttes de pouvoir.
04/07/2026, 07:26
Rien que de grands tournesols, premier roman de Vincent Vigneron, paraîtra le 20 août en librairie. Dans ce récit inspiré de la vie de Vincent van Gogh, l'auteur retrace le parcours intime du peintre, de son enfance aux Pays-Bas jusqu'à ses dernières années, en s'attachant à explorer les doutes, les aspirations et la naissance de sa vocation artistique.
04/07/2026, 06:18
Marie de Gournay (1565–1645) se lie d’amitié avec Montaigne puis édite la troisième édition de ses Essais à la demande de sa veuve. Faisant fi des normes de son temps, elle gagne sa vie par la plume, traduit les classiques latins et devient critique littéraire. Loin de l’abattre, les calomnies misogynes ne font que renforcer sa volonté d’écrire et d’être une femme de lettres à part entière.
03/07/2026, 16:03
Dix ans après la mort d’Annabel Wilberforce puis d’Adam Schnabel, Diane réunit toute la presqu’île dans sa maison face à la mer. Son fils Waldo revient avec sa rancune, ses angoisses et le sentiment d’avoir été exclu de l’histoire familiale. La dernière des Wilberforce de Julia Kerninon déploie un roman choral précis, inquiet et sensuel, où chaque souvenir devient une pièce mal placée dans une grille trop ancienne. Et tout sera dévoilé le 20 août.
03/07/2026, 12:49
Vendredi 3 juillet, les élèves français auront sans doute les yeux rivés sur la pendule de la classe, en attendant la sonnerie des vacances. Deux mois entiers sans retourner à l’école : un rêve pour eux, un léger vertige pour certains parents. Le remède, lui, revient chaque été : les cahiers de vacances, pour ne pas laisser les enfants deux mois sans maths, sans lecture, sans révisions ou simplement pour gagner une heure de tranquillité...
03/07/2026, 12:37
Dans une plaine où le maïs envahit tout, Josefina vit avec son mari Buenaventura et le machiniste Olszen à bord d’un train de marchandises devenu bureau de poste, potager, poulailler, cimetière et pays miniature. Son trajet tourne en boucle, ses gares changent de nom et les wagons s’accumulent. Traduit de l’espagnol par René Solis, Pampa, d’Eduardo F. Varela, déroule une fable ferroviaire drôle, inquiète et délicieusement détraquée. Le paysage défilera le 21 août.
03/07/2026, 12:15
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