Une défaite. Des soldats qui rentrent. D’autres qui refusent. Des drapeaux rouges, des corps francs, des pamphlets, des journaux, des sous-marins, Dada. Herbert Kapfer ne raconte pas 1919 : il branche le lecteur sur ses fréquences. Son principe tient dans une phrase finale : « Tout est citation, hormis cinquante mots que j’ai ajoutés dans les titres. »
Romans, rapports militaires, souvenirs, presse, tracts, correspondances : Kapfer prélève, coupe, déplace et assemble des textes écrits entre 1918 et 1938. Pas de narrateur omniscient pour mettre de l’ordre après coup. Le sens naît du choc entre les fragments. Une voix constate : « Le soldat allemand ne voulait plus. L’appareil militaire était allé au-delà de ses forces. Le soldat allemand était en grève. »
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Quelques pages plus loin, nationalistes, révolutionnaires, bourgeois terrifiés et dadaïstes occupent la même année sans parler la même langue.
C’est la grande réussite de 1919 Fiction. L’Allemagne de l’après-guerre cesse d’être une antichambre bien rangée du nazisme. Elle redevient un présent instable, traversé de possibles, d’aveuglements et de haines. Le montage conserve même l’agressivité de ses sources : « Dadaïstes = qui ont hélas survécu à la guerre. » Ce n’est pas une thèse de Kapfer, mais l’une des voix que son dispositif laisse parler sans l’assainir. Le venin reste dans la phrase.
La lecture peut être grisante. Elle peut aussi épuiser. Sur près de cinq cents pages, les changements de registre exigent une attention constante, les provenances idéologiques ne sont pas toujours immédiatement identifiables et certains blocs prolongent leur effet après que le lecteur en a saisi la logique. La préface d’Olivier Mannoni, également traducteur, apporte les repères nécessaires sans neutraliser cette rugosité. Le matériau convoqué va effectivement des romans aux rapports militaires et à la presse de l’époque.
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Et c’est heureux. Car un montage aussi policé qu’un roman historique traditionnel aurait trahi le projet. 1919 Fiction avance par parasites, reprises, collisions. On y entend l’effondrement d’un monde, la révolution, la revanche, la faim, le désir d’ordre et l’excitation du neuf, souvent dans la même page. Rien n’est stable, pas même le statut du livre : roman, archive, expérience de lecture ? Les trois à la fois. Une radio ouverte sur un pays qui cherche encore sa fréquence — et où l’on perçoit déjà, derrière le vacarme, le siècle qui vient.