Un homme atterrit à Hongqiao à cinq heures quarante, doit rejoindre Pudong, traverse Shanghai en taxi et, pendant que la ville s’embouteille, sa conscience aussi. Ada Walter enferme son narrateur dans un trajet dont la simplicité est trompeuse : « Comme moi, vous auriez pris un taxi. » Il est poursuivi par une enquête sur l’entreprise qui l’emploie, par une femme qui l’a quitté dix ans plus tôt, par la possibilité d’avoir su et de n’avoir rien voulu savoir. Surtout, il est poursuivi par sa propre voix.
#[pub-1]
Le roman tient dans cette logorrhée : phrases longues, virgules en cascade, bifurcations, détails urbains, mandibules de souvenirs qui se referment sur le présent. Shanghai cinq heures quarante ne puise pas dans la ville un décor exotique mais une architecture mentale. Le narrateur peut aimer « ses ruelles, ses climatisations et ses caméras en grappes de six, ses magasins de pastèques » comme il peut construire des villes virtuelles pour ne pas habiter la sienne.
Tout avance en même temps que tout piétine. Il le formule lui-même : « le problème du possible, c’est que tant qu’on l’examine, on ne fait rien d’autre ». Cette indécision produit une tension remarquable, sans poursuite spectaculaire ni révélations tonitruantes.
La réussite formelle a son prix. À force de soumettre chaque perception au même flux, le livre peut épuiser ; une odeur, une ancienne dispute, un pont, la cocaïne des conteneurs ou une vidéo de chauffeur reçoivent parfois un poids syntaxique identique. La répétition du manque amoureux et de la culpabilité professionnelle nourrit l’obsession, mais elle peut aussi la saturer. Certains lecteurs regretteront que les personnages secondaires existent surtout comme surfaces de projection de cet homme qui avoue : « mon propre visage dans le miroir n’apparaît plus ».
#[pub-2]
C’est pourtant ce dérèglement qui donne au roman sa singularité. Le texte sait nommer sa propre maladie : « il faut combien d’années de solitude pour que ça sorte, pour se mettre à dégueuler tout ce qui nous passe par la tête ? » À l’aéroport, la fuite et l’aveu finissent par se toucher. Le narrateur imagine qu’après avoir parlé « il y aura à nouveau, dans la glace, quelqu’un ». Pas une rédemption assurée : la possibilité, seulement, de redevenir visible. Après tant de béton, de vitres et de faux reflets, c’est beaucoup.
Sortie le 19 septembre.