Élisheva entre au lycée comme on entre en scène : chemise violette mordorée, khôl noir, Joy Division à fond et l’envie urgente de devenir quelqu’un d’autre. « On dirait que ça commence bien. Qu’aujourd’hui, tout est possible et que demain, c’est rien. » Demain attendra. Il y a Louison, les garçons, les joints, les vestes Adidas, le désir qui brûle plus vite que les mises en garde et cette certitude adolescente que les adultes sont déjà morts sans le savoir.
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Bethsabée Krivoshey écrit depuis l’incendie, non depuis les cendres. La phrase fonce, apostrophe, jure, bifurque, s’emballe avec sa narratrice : « J’ai royalement déserté mon propre train — plus personne aux commandes. » Cette oralité n’est pas un vernis générationnel. Elle traduit une manière d’habiter le monde sans frein, d’utiliser la provocation comme armure et le corps comme territoire d’émancipation. La sexualité féminine apparaît sans morale ajoutée : joyeuse, brutale, parfois dangereuse, toujours racontée de l’intérieur.
Puis Isabelle, la mère, tombe malade. Le roman d’apprentissage se fissure et révèle le livre de deuil qu’il contenait depuis le début. « Faire son deuil, c’est d’abord effacer une image. » Toute la narration lutte contre cette disparition. Les souvenirs ne reviennent ni dans l’ordre ni avec la politesse attendue : une chanson, une dispute, une odeur, une scène de vacances les font jaillir. La chronologie éclatée épouse justement le fonctionnement d’une mémoire qui refuse de classer la morte.
Le texte est particulièrement fort lorsqu’il montre la tendresse sans la nettoyer. Isabelle reste drôle, libre, excessive, contradictoire. Élisheva peut l’aimer, lui en vouloir, reproduire ses gestes et chercher à s’en délivrer dans la même page. « La voix, c’est le contraire de l’image. » Cette formule donne au livre sa nécessité : retrouver non un portrait figé, mais un débit, une insolence, une manière très précise de répondre.
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L’énergie connaît pourtant quelques excès. L’accumulation de provocations, de scènes sexuelles et de formules coupantes finit parfois par produire l’effet qu’elle voulait éviter : une mécanique de transgression. Certains personnages demeurent des silhouettes, réduits à un look, une cruauté ou un désir. Le montage temporel, souvent fécond, brouille aussi quelques passages sans toujours leur ajouter de profondeur.
Reste une voix impossible à confondre avec une autre. Le Contraire de la pudeur montre que tout dire ne signifie pas tout livrer. L’impudeur protège ici un noyau d’enfance, l’endroit où la fille voudrait encore être regardée par sa mère. La fin refuse la consolation et choisit l’élan : « Ce n’est pas fini, c’est infini, c’est là — c’est moi. C’est demain. » Demain revient enfin. Pas apaisé, pas réparé : vivant.
Sortie le 20 août.