Raja teint les cheveux de sa mère sous une nappe en toile cirée. Zalfa surveille son reflet, critique son fils, le marie mentalement au voisin et conclut, comme souvent, par une insulte. « Les miroirs sont oublieux, dis-je, ils ne possèdent aucune mémoire. » Erreur : cette mère se charge de la mémoire pour deux, quitte à corriger les faits, déplacer les dates et raconter à tout Beyrouth les histoires que Raja croyait privées. « Un miroir ne garde pas trace des métamorphoses. » Zalfa, si.
Rabih Alameddine confie le récit à un professeur de philosophie homosexuel, solitaire, anxieux, amoureux des livres et des règles que son entourage s’applique à violer. De l’enfance aux années 2020, la narration saute entre guerre civile, siège israélien, crise bancaire, pandémie, explosion du port, séjour calamiteux en Virginie et repas familiaux autrement plus périlleux qu’une insurrection. « Une histoire compte beaucoup de queues et beaucoup de têtes, surtout quand elle est vraie. » Le roman ne suit donc pas une ligne : il tisse un tapis dont chaque digression finit par rejoindre la figure centrale.
Cette figure est Zalfa. Autoritaire, obscène, généreuse, manipulatrice et merveilleusement vivante, elle envahit chaque épisode, même absente. La relation mère-fils donne au livre son énergie comique et sa profondeur. Raja prétend se protéger par l’ironie ; sa propre formule le trahit : « Ma mémoire est un dieu, et moi, son serviteur. » Derrière les bons mots, il recompose une ville plusieurs fois détruite et une famille capable de transformer toute catastrophe en anecdote racontable.
La voix est irrésistible lorsqu’elle apostrophe le lecteur, se reprend, juge chacun puis se condamne elle-même. Elle rend simultanément grotesques et terrifiants le kidnapping, le désir vieillissant, la guerre ou le deuil. Le foisonnement a néanmoins son revers. Certaines parenthèses s’allongent jusqu’à reléguer l’émotion principale hors champ ; le séjour américain et plusieurs ramifications familiales auraient gagné à être resserrés. Les relances métanarratives deviennent parfois un tic, tandis que l’abondance des personnages réclame une attention que le narrateur feint de ne jamais accorder.
Mais cette dispersion est aussi sa vérité. Pendant la guerre, Raja répond à ceux qui l’interrogent : « Je ne suis personne. Je m’appelle Raja. » Tout le livre démontre le contraire. Il est le fils de Zalfa, le professeur dont les anciens élèves affluent aux condoléances, l’homme façonné par Beyrouth et par les récits qu’il prétend maîtriser. Après la mort de sa mère, les histoires continuent de circuler autour de la table, plus bruyantes qu’elle ne l’était déjà.
La dernière phrase pouvait seule convenir : « Nique ma mère. » Insulte, hommage, reprise de voix, déclaration d’amour impossible à formuler autrement. Un roman exubérant, inégal dans ses détours, mais d’une drôlerie et d’une tendresse capables de faire du deuil une conversation qui refuse de finir.