#Roman étranger

Où étiez-vous tous

Paolo Di Paolo

Lauréat du prix Mondello et du Superpremio Vittorini, un roman de formation, plein de légèreté et de sérieux, de fraîcheur et de maturité, assorti d'une radiographie des années Berlusconi, vues à travers les yeux d'un étudiant italien. Un jour, l'adolescence prenait fin. Nous ne nous étions pas réveillés vieux ; moins impétueux, pourtant. Et d'accord, c'est normal. Mais nous étions aussi quelque peu défaitistes. Nous avions fait l'amour, passé des examens, laissé derrière nous quelques ambitions démesurées et stupides. Les choses pouvaient s'en aller, légères ou désespérées. On n'avait pas le temps de s'apercevoir (une minute de concentration aurait suffi) qu'en réalité nous n'avions jamais cru en rien. Jamais jusqu'au bout. Ne pas avoir expérimenté l'aveuglement pur et violent de l'idéologie avait-il été une bonne chose ? Peut-être. Où étions-nous tous ? Quand avons-nous renoncé ? Recenser, compiler, archiver coupures de journaux, photographies, souvenirs de famille ; retenir le temps ; figer les belles choses avant qu'elles disparaissent ; vivre, aimer, être soi-même. Et, qui sait, participer à la marche du monde.

Par Paolo Di Paolo
Chez Belfond

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Editeur

Belfond

Genre

Littérature étrangère

trad. Renaud Temperini
03/09/2015 260 pages 17,00 €
Scannez le code barre 9782714457110
9782714457110
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ELLES ARRIVENT. DE TOUS CÔTÉS, en provenance de toutes les sources, elles nous rejoignent, remplissent les heures goutte à goutte, se précisent. Personne ne les crie dans les rues, mais toutes les minutes sont des éditions spéciales, disent les écrans muets des téléviseurs dans les vitrines, dans les cafés, les sonneries de téléphones portables inextinguibles. Elles arrivent, les nouvelles – et le plus souvent, elles sont mauvaises.
La ville vient de se réveiller, il faut jouer des coudes pour monter dans les autobus. Sur de petits écrans, l’horoscope met déjà en garde les Gémeaux contre une Lune stressante. Comme un navire en rade depuis toujours – les cales sordides, les passagers de troisième classe qui se montrent sur le pont, qui dorment sur les côtés –, la gare étincelle presque dans la lumière de septembre. Juste à sa sortie, la somme de petits marchés personnels illégaux est un souk proche-oriental. Les pistolets jouets tirent des bulles de savon, tous les gens sont pressés et les chassent comme des mouches devant leurs yeux, dans l’air encore estival. L’espace d’un instant, on ne se souvient plus si les vacances sont finies ou si elles sont sur le point de commencer, mais les sacs à dos gonflés ondoient sur les épaules des étudiants, qui avaient disparu et qui sont maintenant de retour. Ils attrapent au vol les journaux gratuits. Puis, par distraction ou par choix, ils les laissent retomber. D’ici peu, on aura sous les pieds un tapis de mots usagés – l’empreinte des chaussures sur des titres qui ne disent rien de nouveau. Des titres dont il ne reste que la moitié : « à risque 480 », « désagréments pour », « le jeu stupide consistant à traverser les rails », « preuves ADN ».
D’autres nouvelles arrivent, sont arrivées. Si vite qu’elles font moins peur. Plus tard, un raz de marée frappera les îles Samoa et je le saurai une demi-heure après. Pas beaucoup plus, mais je saurai. Tournons la page. Il s’est aussi produit ceci, ceci et encore ceci.
Le 5 mai 1821, Napoléon meurt. La nouvelle met deux mois pour parvenir à Milan. Alessandro Manzoni est chez un libraire, c’est l’été. Il se sent défaillir.

L’autobus cale. Le chauffeur lance une insulte à travers la vitre, les passagers debout retrouvent leur équilibre et sont maintenant en mesure, eux aussi, de s’en prendre à quelqu’un. Pendant trente secondes, plusieurs d’entre eux ont interrompu des conversations téléphoniques qui sont autant de journaux télévisés de leur vie privée. Déjà au courant de l’existence d’éviers bouchés et d’interminables listes d’attente pour une simple échographie, ceux qui les entourent attendent dorénavant la suite : des histoires plus aventureuses, le cas échéant agrémentées de disputes.
La grosse femme qui parle avec un accent de l’Est dit : j’ai appelé madame, j’ai demandé si d’accord aller repasser le linge dimanche, samedi occupée, je fais le public sur Raidue, madame a dit ça me va très bien Meri, je vais finir les lessives, comme ça, les autres vêtements seront secs. Un gamin qui ressemble à une épingle interpelle un ami en riant : Turco, mais alors, raconte-moi tout, pour finir, tu as réussi à l’embrasser ?
Je descends, je suis en retard. Presque étourdi par ce bourdonnement, je me mets à courir. Et je cours, je cours, les pieds un peu écartés, la bandoulière qui glisse sans cesse, les idées confuses. Les platanes n’ont pas encore perdu leurs feuilles, ils étreignent la rue comme les parois d’un tunnel.
Peut-être que cette fois-ci, on me donnera enfin un sujet de mémoire en Histoire contemporaine digne de ce nom : ce mardi de la fin du mois de septembre de la fin de la décennie – les îles Samoa inondées dans quelques heures, le énième attentat en Irak, toutes les autres nouvelles effroyables qui arrivent, continuent à arriver et cependant ne nous freinent pas, nous laissent courir. Jusqu’au jour où elles nous concernent.

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