#Roman étranger

Filles impertinentes

Doris Lessing

Avec Filles impertinentes Doris Lessing nous livre le récit poignant de sa genèse et de sa jeunesse. Elle s'y dévoile sous un jour nouveau et met toute sa puissance de conteuse au service d'un sujet universel: les relations mère-fille. Mordant, plein d'esprit et porté tout au long par une franchise hors du commun, Filles impertinente s est également l'autoportrait saisissant d'un des écrivains les plus libres de son époque.

Par Doris Lessing
Chez Flammarion

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Editeur

Flammarion

Genre

Littérature étrangère

trad. Philippe Giraudon
12/03/2014 136 pages 14,00 €
Scannez le code barre 9782081314283
9782081314283
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I

 

 

Une photographie de ma mère me la présente sous les traits d’une collégienne imposante, au visage rond empreint de cette assurance caractéristique, me semble-t-il, de l’ère victorienne. Ses cheveux sont noués en arrière avec un ruban noir. Elle porte l’uniforme du collège – un large chemisier blanc et une longue jupe sombre. Sur une photographie prise quarante-cinq ans plus tard, elle apparaît maigre, vieille et sévère, et nous regarde bravement du fond d’un monde de déception et de frustration. Elle est debout près de mon père, la main sur le dossier de sa chaise. Il est contraint de rester assis car il est malade. Comme toujours. Manifestement, il a toutes les peines à se tenir droit. Cependant il arbore le complet de rigueur, sans doute parce qu’elle lui a demandé de faire cet effort. Elle porte une robe de couturière plutôt élégante, confectionnée dans un coupon acheté en solde.

Ce récit a pour objet la distance qui sépare ces deux photographies. Il semble qu’il m’ait fallu toute une vie pour comprendre mes parents, au long d’un chemin jalonné de surprises. Un processus mystérieux, d’autant plus effrayant qu’on ne peut l’infléchir en rien, nous mène d’une adolescence féroce – on croirait que parents et enfants se tiennent chacun à un bout du champ de bataille, armes en main – à un stade où l’on peut à tout moment s’imaginer à leur place.

Au moment d’écrire ces lignes, je me suis rendu compte que je pourrais faire le portrait de mon père sans guère parler de « classe », ce mot détestable, mais il n’en allait pas de même avec ma mère. Elle n’affranchit jamais ses jugements des notions de classe mais, à sa décharge, elle ne voyait pas pourquoi elle l’aurait fait. La classe sociale était alors une camisole de force, un impératif, une obsession paralysante. Ma mère était le produit d’un lieu et d’un temps : Londres, la Grande-Bretagne, l’Empire britannique. Mais l’Empire vivait ses derniers jours – une pensée qu’elle aurait rejetée comme déloyale, aberrante et empreinte de faiblesse.

Sur un des murs de terre de la vieille ferme africaine où j’ai grandi, un grand cadre surchargé d’ornements abritait le portrait de mon grand-père McVeagh, debout à côté de sa seconde épouse. Il avait un visage joufflu, trop nourri, avec des cheveux lissés des deux côtés d’une raie. Il portait un costume prétentieux, serré, et une chaînette d’or en travers de la poitrine. Je le haïssais, ce modèle de vertu hypocrite, avec une violence qui m’empêchait d’écouter ma mère, dont les souvenirs ne m’apparaissaient que comme une nouvelle tentative pour me lier à elle. N’avait-elle pas fui l’Angleterre avec mon père ? Pourquoi voulait-elle donc m’envelopper de nouveau dans ce linceul ? Je faisais la sourde oreille, et aujourd’hui je le regrette. Par exemple, qui était cette dame élégante et délicate qu’il avait épousée ? Elle était juive1, avec un nez fin, courbé, et des mains admirables. Sa robe était un prodige de broderies, de plis et de dentelles. Par sa nature même sinon par sa classe, elle appartenait à un autre monde. Je crois qu’elle était gouvernante. Toutefois elle avait choisi de l’épouser, et il me vient une pensée qui ne m’est jamais apparue durant toutes ces années : il a fait deux mariages romantiques, ce banquier béotien.

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