#Roman francophone

Ces rêves qu'on piétine

Sébastien Spitzer

Sous les bombardements, dans Berlin assiégé, la femme la plus puissante du IIle Reich se terre avec ses six enfants dans le dernier refuge des dignitaires de l'Allemagne nazie. L'ambitieuse s'est hissée jusqu'aux plus hautes marches du pouvoir sans jamais se retourner sur ceux qu'elle a sacrifiés. Aux dernières heures du funeste régime, Magda s'enfonce dans l'abîme, avec ses secrets. Au même moment, des centaines de femmes et d'hommes avancent sur un chemin poussiéreux, s'accrochant à ce qu'il leur reste de vie. Parmi ces survivants de l'enfer des camps, marche une enfant frêle et silencieuse. Ava est la dépositaire d'une tragique mémoire : dans un rouleau de cuir, elle tient cachées les lettres d'un père. Richard Friedländer, raflé parmi les premiers juifs, fut condamné par la folie d'un homme et le silence d'une femme : sa fille. Elle aurait pu le sauver. Elle s'appelle Magda Goebbels.

Par Sébastien Spitzer
Chez Observatoire Editions de l'

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Genre

Littérature française

23/08/2017 310 pages 20,00 €
Scannez le code barre 9791032900710
9791032900710
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À mon père, Billy, emporté par une cardiomégalie,

typique des mégalos qui ont un cœur trop grand.

 

 

“Put off that mask of burning gold

With emerald eyes.”

“O no, my dear, you make so bold

To find if hearts be wild and wise

And yet not cold.”

The Mask, W.B. Yeats

  

 « Pose ce masque d’or brûlant / Avec ses yeux d’émeraude. » / « Oh non, très chère, / Tu montres trop d’audace / À chercher si les cœurs / Peuvent être sauvages et sages / Sans être jamais froids », « The Mask », W.B. Yeats, The Green Helmet and other Poems, 1910.

 

 

 

1

 

Un pas. Une pierre. Un chemin de poussière. Un printemps qui bourgeonne. Au fond bruit un torrent.

Des bruits. Mille pas. Tous aussi mal cadencés.

« Il y aura bien une halte, plus tard, pense-t-il. Cette longue marche forcée s’arrêtera un jour. »

Aimé sent la brise, infime et infiniment douce. Il se gonfle, écarte les bras, incline ses paumes comme des voiles pour capter le moindre souffle, sa misaine, sa trinquette. Il dodeline de la tête et décolle cette veste aux fibres cartonneuses, gavées de saisons froides et sèches.

Il sait qu’ils sont des milliers comme lui, à arpenter les routes des territoires de l’Est. Des cohortes de guenilles maculées de mois de crasse, tiraillées par le manque. La faim, la soif, les proches, l’avenir. Des cadavres en mouvement. Survivants, comme lui. Il en reste. Ils sont là. Ils marchent en colonnes ordonnées. Aimé baisse la tête. Il profite des minces silhouettes qui lui font un peu d’ombre. Il ferme les paupières un instant pour chasser ces gouttes acides qui lui piquent les yeux. Se reprend. Pas le choix. Pas le temps. Pas le droit de se laisser aller. S’il ferme les yeux trop longtemps, il risque de faire un pas de côté et de sortir du rang. Il a retenu la leçon. Pour survivre, il faut s’oublier. Oublier l’épuisement. Oublier les blessures. Oublier ce creux au bide. Oublier ses besoins et les odeurs d’urine et de merde qui leur collent à la peau parce qu’ils n’ont pas d’autre choix que de se chier dessus, sans perdre la cadence. Aimé a été fort. Au village, on venait le chercher pour renforcer les ponts. Après ces mois de détention, réduit à la plus simple expression de lui-même, il trouve la force de marcher encore, malgré ses semelles en loques, ces cailloux qui lui esquintent la plante des pieds. Engagé depuis des semaines dans cette longue marche fantoche. Mais convaincu qu’au bout de lui il y a encore une lueur. Que cela va finir. Qu’il retrouvera un jour ses champs, entre Brno et Olomouc. Les collines de blé, la vigne du printemps, le houblon. Tenir. Marcher. Échapper au souvenir des coups de tuyau d’Ebender, vicelard, tenace, haineux à force de faire jaillir les suppliques des détenus sous lui. Ne plus craindre ces coups qui s’abattaient au hasard sur les dos, les reins, les cuisses, les couilles qui finissaient par ressembler à des tomates anciennes, rouge vieux. Oublier l’effroyable garde manouche qui frappait en hurlant : « Je chie sur vos ancêtres. Tous ! Tous ! » et s’acharnait sur tout ce qui rampait encore. Aimé a passé d’épouvantables nuits jusqu’à l’évacuation du camp. « Tiens bon ! »

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