#Imaginaire

U4 : Stéphane

Vincent Villeminot

Stéphane est la fille d'un célèbre épidémiologiste lyonnais. Convaincue qu'il a survécu à l'épidémie, elle ne veut pas rejoindre le groupe d'adolescents qui s'organisent pour survivre. Si son père ne revient pas ou si les pillards qui contrôlent le quartier arrivent avant lui, son dernier espoir résidera dans un rendez-vous fixé à Paris.

Par Vincent Villeminot
Chez Nathan

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Editeur

Nathan

Genre

12 ans et +

27/08/2015 431 pages 17,95 €
Scannez le code barre 9782092556160
9782092556160
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2 Novembre

Ils sont une vingtaine. Ils ont l’air d’avoir mon âge, dix-sept ou dix-huit ans, des filles et des garçons. Ils sont nus, au bord du fleuve, corps miraculeux – sains, vivants, indemnes − dans cette morgue immense à ciel ouvert.

Ils se lavent à grandes eaux, sur les marches du quai, malgré le vent froid. À proximité, sur deux grands feux de bois, des bassines fument, dans lesquelles ils ont fait bouillir l’eau du fleuve avant leurs ablutions, sans doute. Dans une autre bassine chauffe du linge que deux jeunes filles

étendent sur les marches. Je ne peux me détacher de ce spectacle irréel.

Depuis la rambarde du pont de la Guillotière qui enjambe le Rhône et d’où je les observe, je les vois s’éclabousser, je les entends pousser des cris quand l’un d’eux asperge les autres d’eau froide. Ils rient parfois, s’apostrophent. J’avais oublié les rires.

D’ici, parce que le vent d’automne descend du nord, j’entends leurs voix, premiers éclats de vie dans la ville morte, sans comprendre leurs mots. Cela ressemble à une scène primitive : le fleuve dans lequel ils se lavent ; le feu comme combustible ; les corps nus sans pudeur, sur la berge, et ce langage étranger. On s’attendrait à ce que les ponts disparaissent autour d’eux, les routes, le bitume, les immeubles, la ville de Lyon tout entière. Peut-être est-ce le cas ? Peut-être sont-ils les derniers survivants, dans Lyon rendue à la sauvagerie ; et dans quelques jours, plus rien de la civilisation que nous avons connue n’aura existé.

L’un d’entre eux m’aperçoit, soudain. Il me fait de grands signes, m’invitant à les rejoindre. Puis plusieurs se tournent vers moi, m’appellent. Je souris malgré moi, accoudée à ma rambarde, mais le charme est rompu. Je traverse le fleuve, les laissant derrière moi, abandonnant le pont, désert comme l’était toute la Presqu’île, depuis l’appartement de mon père. La ville est vide. À part ces baigneurs miraculeux, il n’y a pas un survivant.

Dans la rue Saint-Michel, je croise deux nouveaux cadavres. Impossible de les éviter, ceux-là, ils sont au beau milieu de la ruelle. Ils se tiennent la main, deux amoureux tragiques dont la mort n’a pu séparer l’étreinte, fauchés là par les fièvres au pied de leur immeuble, peut-être, ou bien se sont-ils retrouvés à cet endroit pour en finir ? Avaient-ils vingt ou soixante ans ? Seuls leurs vêtements me font pencher pour la première hypothèse. Pour le reste, c’est impossible à dire : ils n’ont plus de visages, couverts de sang séché en croûte ; leurs mains sont déjà travaillées par la putréfaction. Roméo + Juliette ?

Ne compatis pas, ne brode pas.

« Que sais-tu, Stéphane ? Que comprends-tu ? Analyse… » Le sang. Les croûtes de sang. Les fièvres.

Des faits. Quels faits ? Les gens ont commencé à saigner il y a onze jours. Les symptômes ont été les mêmes pour chacun : céphalées, migraines ophtalmiques, hémorragies généralisées, externes et internes. Le sang suintait des yeux, des narines, des oreilles, des pores de la peau. Ils mouraient en moins de quarante heures. Fièvre hémorragique, flovirus nouveau, de type Ébola, plus proche de la souche Utrecht mais infiniment plus virulent. Dénomination officielle : U4, pour « Utrecht 4e type ». 90 % d’une population étaient atteints, et tous ceux qui étaient frappés mouraient – tous, sauf nous, les adolescents.

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