#Essais

Mélancolique anonyme

Soprano

Soprano se livre pour la première fois dans ce récit autobiographique. Il prépare son quatrième album solo, Cosmopolitanie (automne 2014). Le premier livre attendu d'un artiste talentueux.

Par Soprano
Chez Don Quichotte éditions

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Auteur

Soprano

Genre

Musique, danse

09/05/2014 310 pages 18,50 €
Scannez le code barre 9782359491500
9782359491500
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Le Plan d’Aou

 

 

Je m’appelle Saïd, j’ai trente-cinq ans, et je suis un ancien mélancolique. Il m’a fallu du temps pour soigner mon addiction, mais désormais je suis heureux, car j’ai compris que la vie avait de belles surprises à nous offrir. Ma carrière de rappeur, par exemple, m’a réservé des moments extraordinaires.

Pour la tournée de mon album La Colombe et le Corbeau, j’ai donné des concerts à Nouméa puis en Afrique, au Togo et en Côte d’Ivoire, avant de rejoindre la Guinée. Le 11 décembre 2011, j’ai atterri vers 19 heures à l’aéroport de Conakry, où je devais me produire seul devant un énorme public : mes prestations sur ce continent rassemblent parfois dix à vingt mille personnes, car j’ai la chance d’y être très populaire. Simplement, cette fois, je n’étais pas du tout préparé à ce que j’allais vivre.

Comme souvent en Afrique, l’armée m’a escorté depuis l’aéroport. Pendant le trajet, les habitants se pressaient pour tenter de m’apercevoir. Dans les rues bondées de monde, il y avait une clameur extraordinaire car les gens criaient mon nom, chantaient mes chansons. Je n’ai presque rien vu de la ville, la plus grande du pays, sa capitale, car je n’avais que peu de temps devant moi avant de monter sur scène. Mais ce que j’ai entraperçu ne me semblait pas différent des Comores de mes ancêtres ni de ce que j’avais pu observer ailleurs : la pauvreté était criante.

À l’hôtel, c’était la frénésie. Dans l’établissement encerclé par une immense foule venue pour m’apercevoir, mon équipe s’occupait des derniers réglages pour le concert du soir, la sécurité courait un peu partout, nous étions à bloc. Vers 21 heures, nous avons pris la route du stade où je devais me produire. Vingt minutes plus tard, j’étais dans ma loge, une tente tout près de la scène à ciel ouvert. Les militaires tenaient à rester avec moi : en effet, la toile autour de nous bougeait beaucoup, comme si des dizaines et des dizaines de mains que je ne pouvais pas voir s’y agrippaient, et j’entendais des cris en nombre incalculable.

Lorsque Mej, mon meilleur ami et DJ, s’est installé aux platines, des hurlements de joie comme je n’en avais jamais entendu jusqu’alors ont retenti. Aux premières notes de mon morceau « Halla, halla », j’ai couru à mon tour sur la scène, le visage concentré et les yeux fixés sur mon micro, mais en les levant vers le public, ça a été le plus gros choc de ma vie : ce n’était pas une fosse, c’était toute une ville qui s’était déplacée pour le concert. Je voyais des gens à perte de vue, quatre-vingt mille personnes au bas mot. Les derniers rangs s’étalaient tellement loin de la scène que leurs chants me parvenaient avec plusieurs secondes de décalage. Je n’ai plus eu qu’à chanter les premières mesures de mes morceaux, car le public se chargeait d’enchaîner avec la suite pour moi ; je n’entendais plus ma voix. La scène tremblait littéralement sous les mouvements de foule, l’électricité qui parcourait les rangs était palpable. Je n’en croyais pas mes yeux tant le panorama était impressionnant.

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