#Roman étranger

La liste de Freud

Goce Smilevski

Récompensé par le prix européen pour la Littérature, un roman fascinant qui donne à voir un épisode peu évoqué de la vie de Freud : en 1938, alors que des visas sont attribués pour l'Angleterre, le père de la psychanalyse dresse une liste de ceux qu'il souhaite emmener avec lui, liste excluant ses quatre soeurs qui finiront déportées au camp de Terezin. Dans une Vienne en pleine effervescence, une oeuvre vibrante en forme d'hommage à Adolfina Freud, enfant mal aimée condamnée à la solitude. 1938 : l'Allemagne nazie s'apprête à envahir l'Autriche, les Juifs cherchent à fuir par tous les moyens. Alors qu'on lui délivre des visas pour l'Angleterre, Sigmund Freud est autorisé à soumettre une liste de ceux qu'il souhaite emmener avec lui. Figurent sur cette liste, entre autres, son médecin et ses infirmières, son chien, sa belle-soeur, mais pas ses propres soeurs. Tandis que le père de la psychanalyse finira ses jours à Londres, toutes les quatre sont déportées dans le Camp de Terezin. Adolfina, la soeur préférée de Freud, âme sensible et douée, enfant mal aimée, femme condamnée à la solitude, raconte : l'enfance complice avec son frère adoré, ses aspirations dans cette Vienne de fin de siècle, pleine du bouillonnement artistique et intellectuel, son amour déçu pour un camarade d'université, l'éloignement d'avec son génie de frère, sa rencontre avec Klara Klimt dans un hôpital psychiatrique, son rêve de Venise, sa blessure familiale...

Par Goce Smilevski
Chez Belfond

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Editeur

Belfond

Genre

Littérature étrangère

trad. Arthur Wybrands, Harita Wybrands
03/09/2013 272 pages 20,50 €
Scannez le code barre 9782714451293
9782714451293
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UNE VIEILLE FEMME EST COUCHÉE dans l’obscurité de la chambre et, les yeux clos, fouille au plus profond de sa mémoire. Elle y trouve trois souvenirs : à une époque où, pour elle, bien des choses en ce monde n’ont pas encore de nom, un jeune homme lui tend un objet tranchant et lui dit : « couteau » ; à une époque où elle croit encore aux contes de fées, une voix lui chuchote l’histoire d’un oiseau qui se déchire la poitrine à coups de bec et s’arrache le cœur ; à une époque où le toucher lui parle plus que les mots, une main s’approche de son visage et lui caresse la joue avec une pomme. Ce jeune homme qui la caresse avec une pomme, qui lui chuchote un conte de fées, qui lui offre un couteau, c’est son frère, Sigmund. La vieille femme qui se souvient, c’est moi, Adolphine Freud.

« Adolphine, lance une voix dans l’obscurité de la chambre. Tu dors ?

— Non, je suis réveillée. »

Ma sœur Pauline est couchée près de moi.

« Quelle heure est-il ?

— Sans doute autour de minuit. »

Chaque nuit, ma sœur se réveille et recommence la même histoire avec les mêmes mots.

« C’est la fin de l’Europe.

— Ce n’est pas la première fois que l’Europe voit sa fin.

— On nous tuera comme des chiens.

— Je sais.

— Et tu n’as pas peur ? » Je ne dis rien.

« C’était pareil à Berlin, en 1933 », poursuit Pauline. Je n’essaie plus d’interrompre le récit, je l’ai pourtant déjà entendu tant de fois. « Dès que le Parti national-socialiste et Adolf Hitler sont arrivés au pouvoir, les jeunes ont commencé à défiler dans les rues au son de la musique militaire. Et maintenant ils défilent ici aussi. Sur les maisons on voyait s’agiter les drapeaux et leurs croix gammées. Et maintenant ils s’agitent ici aussi. La radio et les haut-parleurs installés sur les places et dans les parcs diffusaient les discours du Führer, et maintenant ici aussi. Il promettait une nouvelle Allemagne, une Allemagne meilleure, une Allemagne pure. »

Nous sommes en 1938. Trois ans plus tôt, mes sœurs Pauline et Maria ont quitté Berlin pour revenir vivre dans la maison familiale qu’elles avaient désertée au moment de leur mariage. Pauline est presque aveugle et ne peut plus dormir seule. Maria et moi occupons la place à ses côtés tour à tour. Elle se réveille toutes les nuits, si bien que celle de nous deux qui partage son lit doit rester éveillée.

 

« Ce sera la même chose ici, poursuit Pauline. Et tu sais comment c’était, là-bas ?

— Je sais, dis-je d’une voix somnolente. Tu m’en as déjà parlé.

— Des gens en uniforme faisaient irruption le soir dans les familles juives, ils brisaient tout, ils nous frappaient et nous criaient de déguerpir. Celui qui ne faisait pas allégeance au Führer et osait protester publiquement disparaissait sans laisser de traces. Et on disait que tous ceux qui s’opposaient aux idéaux sur lesquels devait être construite la nouvelle Allemagne étaient conduits dans des camps où on les forçait à travailler comme des bêtes. On les torturait et on les tuait. Il en sera de même ici, tu verras. »

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