#Roman francophone

Mon tour du "Monde"

Eric Fottorino

"Longtemps j'ai rêvé du Monde. J'y serais entré même à genoux ! Depuis mon premier article, paru en 1981 - j'étais encore étudiant -, jusqu'à mon départ, en février 2011, près de trente années se sont écoulées. Je me souviens de tout. La rue des Italiens, les séances de Bourse au palais Brongniart, mes premiers reportages. Je revois les affamés d'Ethiopie, le visage de Mandela, la trogne de Noriega. Je revois les kolkhozes d'Ukraine, le marché aux grains de Chicago, les élégantes du Viet Nam. J'entends la voix de Jacques Benveniste, qui croyait à la mémoire de l'eau, Jane Birkin parlant de Gainsbourg, tant de silhouettes, tant de reportages. Le journalisme fut mon pain de tous les jours. Je suivis d'un coeur léger ses mots d'ordre : voyager, rencontrer, raconter. Puis recommencer. Elu directeur, j'ai plongé dans l'aventure collective. Il a fallu garder confiance quand les dettes s'accumulaient, et que le Net ébranlait la galaxie Gutenberg. Il a fallu réinventer ce journal dans l'urgence et la douleur, sans gros moyens, avec la foi du charbonnier. Il a fallu aussi approcher le pouvoir et le tenir à distance. La mer était souvent agitée. J'ai tout revu, tout revécu. J'ai tout aimé ou presque, sachant avec Cioran qu'il faut parfois avaler l'amer avec le sucré. J'ai quitté Le Monde mais Le Monde ne m'a pas quitté". Eric Fottorino.

Par Eric Fottorino
Chez Editions Gallimard

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Genre

Littérature française

22/03/2012 542 pages 22,50 €
Scannez le code barre 9782070134199
9782070134199
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PREMIÈRE PARTIE

 

UN SPLENDIDE AVENIR D’OISEAU

 

 

 

 

 

1

 

IL ÉTAIT UNE FOIS...

 

 

Un matin de 1986, dans la fraîcheur encore vive du mois de mars, le jour se levant à peine, je vis surgir dans une étroite coudée du boulevard des Italiens l’austère façade de l’immeuble du Monde. Mon cœur battait à grand fracas. J’avais mal au ventre et pourtant j’avançais d’un bon pas. Sans doute même courais-je un peu sans le vouloir, déjà aimanté, déjà pressé, attiré aussi par l’œil cyclopéen de la grosse horloge que dominaient les lettres gothiques du Monde, par les larges aiguilles d’acier plantées telles des banderilles dans la chair du temps. Je savais pourquoi j’étais là. Pourquoi j’avais voulu de toutes mes forces travailler dans un quotidien, dans ce quotidien. Le mot « journaliste » contenait dans sa plénitude le mot « jour ». Et c’est ce fil des jours que je voulais remonter à la manière d’un funambule.

La France comptait encore pas mal de journaux d’information. Mais Le Monde était unique en son genre. Parce qu’il était un quotidien du soir (comme alors La Croix et ce qui restait de France-Soir). Parce qu’il était une institution, une référence, la gloire du journalisme, d’un certain journalisme trempé au bain rigoriste d’une sourcilleuse indépendance. Il exerçait un magistère. Il était parfois craint, toujours respecté, il en imposait. Il m’en imposait. Le jeune homme de vingt-cinq ans que j’étais alors, mal assuré de son identité, venait trouver ici une assurance, une reconnaissance en filiation, une forme de renaissance. Ce journal, privilège insigne, allait m’adopter, publier sous mon nom des articles, des reportages. Il allait me prouver que j’existais bien et que j’avais ma place quelque part. Et quelle place ! J’en tremblais ce matin-là. C’était le jour, le grand jour. J’étais journaliste au Monde, et je mesurais déjà l’effet que cette révélation produirait à jamais. « Ah ! vous êtes journaliste ? Et où donc ? » La réponse « au Monde » sonnait, sonnerait toujours comme un coup de cymbales, brillerait comme un talisman, déclenchant chez l’interlocuteur un frisson de respect, d’envie, un empressement à vous raconter, à vous traiter au mieux pour vous gratifier des meilleures informations, celles qu’on obtient par la confiance, la confidence, et la notoriété de son « organe de presse ». Souvent il me suffirait, saluant mes interlocuteurs, de dire seulement : « Le Monde », sans même énoncer mon propre nom, pour forcer l’attention.

L’horloge donc. Que chaque journaliste poussant la porte du Monde avalait tout rond pour garder jusqu’au bouclage un chronomètre dans le ventre. Aux murs de chaque service une pendule auxiliaire surveillait l’avancée du travail, et dans le vaste bureau du directeur, au premier étage, un cartel noir et or surmonté d’un angelot armé d’une faucille indiquait que le temps à chaque instant était compté, qu’il faudrait lâcher sa copie dans les meilleurs délais pour ne pas mettre le journal en retard. À midi dernier carat, l’affaire devait être pliée. Le temps était la grande affaire du quotidien du soir qui avait succédé justement au journal Le Temps, interdit de paraître pour faits de collaboration. Le Monde était né sur ses décombres, en décembre 1944, par la volonté du général de Gaulle et grâce au volontarisme sceptique mais inflexible du fondateur, Hubert Beuve-Méry.

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