#Roman francophone

Baptiste

Vincent Borel

Baptiste, c'est Giambattista Lulli, fils de meunier, né sur les bords de l'Arno en 1632, devenu M. de Lully, grand ordonnateur des fastes et des plaisirs de Louis XIV. Si Vincent Borel, après deux textes fortement autobiographiques, fait mine de se tourner vers le genre historique, son évocation de l'irrésistible ascension du Florentin de génie nous tend un scintillant miroir. Ecrits à la première personne, ces Mémoires apocryphes racontent, scherzo con brio, l'éveil à la musique et aux appétits sexuels, les premières compositions, l'arrivée en France, au service de la Grande Mademoiselle, la rencontre de l'amour en la personne du beau et ténébreux Louis Couperin, la tentation de la débauche avec Saint-Amant, Quinault ou Tristan l'Hermite, et puis, après la Fronde et la mort de l'amant tant aimé, l'époustouflante danse vers le pouvoir sur fond de passion musicale, de totale liberté sexuelle, d'ambition immodérée, de cynisme et d'inventivité inépuisable. C'est dire que les perruques tombent, et que le regard porté par Lully, devenu français et noble de surcroît, sur le grand siècle, en révèle d'insoupçonnées coulisses.

Par Vincent Borel
Chez Sabine Wespieser éditeur

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Genre

Littérature française

23/08/2002 552 pages 22,30 €
Scannez le code barre 9782848050010
9782848050010
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La basse obstinée du moulin paternel est la première à m’avoir éveillé des limbes où patientent les petits enfants avant que de naître. Un, et deux, et trois, battue grondante et par moments irrégulière, selon ce que lui dicte le débit de l’eau. Pulsation humide qui monte du tréfonds de la maison et me parvient jusqu’au travers des langes étroitement serrés. Balancier de l’eau et du bois auquel se rajoutent les deux grinçantes notes du berceau que Nina, ma nourrice, pousse du pied dans la chambre claire qui regarde l’Arno.

Ses eaux de Toussaint étaient grosses de ma naissance, ce 29 novembre de l’an 1632, à Florence. En fin de nuit, leur grondement couvrait les cris de la Caterina, ma mère, et à 9 heures ce lundi, comme pour saluer ma venue, leur débord arracha deux aubes à la plus grosse des roues. Je ne sais si c’est par terreur respectueuse pour les eaux déchaînées où se bapti- sent les prophètes, ou en l’honneur du saint patron de la cité médicéenne, que l’on me prénomma Giambattista, fils de Lorenzo et petit-fils de Maldo Lulli, meuniers. 

Des années plus tard, on se gaussera d’une telle ascendance. Les libelles diront que j’eus un bluteau pour berceau et que j’y fus assez remué pour être de bonne farine. Mais les horions tombèrent en cadence sur la face de qui m’osait faire tel com- pliment. 

En cette cour de France, aussi méprisante pour les opportu- nistes qu’oublieuse de ses origines, je me devais d’avoir honte de mes aïeux. Désormais débarrassé de ces mondaines contraintes, je sais que je suis redevable à mon moulin natal, sur le port des Ognissanti, rive droite de l’Arno à quelques centaines de pas du Ponte Vecchio, des premières leçons de ce que je ne savais pas encore être musique. 

Que de sons en notre masure ! Le bruissement soyeux de la longue cascade qui rompt le cours du fleuve d’un quai à l’autre, les ris du fleuve dévié par vannes et abées en de multiples canaux, la grondante plainte de l’eau qui chute, les graves syn- copes des palettes taillées dans l’imputrescible châtaignier lorsqu’elles plongent dans l’eau limoneuse, le grincement du moyeu, l’aigu dialogue des roues dentées, le babil des grains dans la trémie, leurs cris sous la meule, le ronflement crescendo- decrescendo du granit broyant le froment. 

Et les chants ! Ceux des apprentis cadençant l’envoi des sacs de la rue à la réserve, leur charge et leur décharge qui ne sont qu’une longue portée de pas et de voix ; le trottinement, au petit matin, de quantité d’ânes chargés d’orge et de blé, l’aigrelet concert de leurs clochettes qui s’amplifie au passage de la porte Santa Lucia ; le pépiement des mésanges à l’aube et les jurons des matrones au grand matin, les cris des métiers de rue qui modulent à l’infini le miel de la langue toscane, les syllabes flûtées des fileuses de soie et de leurs dévidoirs, si ingénieux qu’une seule femme, en les faisant tourner, tord et tresse cent fuseaux à la fois ; les volées diatoniques des cloches enserrées en nos fins campaniles, les berceuses de Nina au crépuscule, lorsque retentit l’appel des martinets; et, le soir venu, les amoureuses plaintes des courtisanes aux blonds cheveux qui se font écho sur le pas des portes où vacille l’invite de la lanterne. 

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