#Roman francophone

Manuel de survie à l'usage des incapables

Thomas Gunzig

Plaçant en exergue une citation d'Arnold Schwarzenegger, Thomas Gunzig revient au roman après cinq années de succès au théâtre, avec une dimension romanesque agrandie et un style plus drôle et ciselé que jamais. Comment un jeune employé malheureux, un assistant au rayon primeur, un baleinier compatissant et quatre frères, Blanc, Brun, Gris et Noir, quatre jeunes loups aux dents longues surentraînés et prêts à tout pour se faire une place au soleil, se retrouvent-ils liés par la conjonction fortuite d'un attentat frauduleux et d'un licenciement abusif ? On l'apprendra en suivant avec passion leurs aventures burlesques et noires dans les sinusoïdes étranges du destin, et leurs différentes façons de composer avec les sévères lois du cynisme contemporain. Sur le chemin, le roman fourmille d'images magnifiques, cocktail d'humour saugrenu et de poésie : "la tristesse pouvait s'installer dans une vie et s'y planter durablement, comme une vis bien serrée avec une couche de rouille par-dessus" ou "il sentait que la vie était une épreuve aussi désagréable qu'une longue angine"... Des morceaux de bravoure inoubliables, tels la création du monde en temps que supermarché, des références constantes aux contre-cultures cinématographiques, un art du rebondissement tiré des meilleurs feuilletons populaires, une précision jubilatoire, un sens de la narration et un style inoubliables, font de ce roman une vraie réussite.

Par Thomas Gunzig
Chez Au Diable Vauvert

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Genre

Littérature française

22/08/2013 406 pages 18,00 €
Scannez le code barre 9782846264143
9782846264143
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Première partie

 

 

 

Wolf regardait l’eau sombre chargée de morceaux de glace.

Il ne pensait à rien d’autre qu’au vent froid qui lui attaquait le visage. Il n’avait pas vraiment mal et ce n’était pas bon signe : ça voulait dire que les parties supérieures de son épiderme étaient gelées, ça voulait dire que c’était comme des brûlures et que la douleur ne viendrait que plus tard, ce soir, quand il serait en train de s’endormir, et que tout ce qu’il pourrait faire, ça serait mendier des aspirines au Norvégien qui dormait sur la couchette d’à côté.

Sur ce bateau, Wolf était le moins expérimenté de tous. Les autres employés avaient déjà fait ça plusieurs fois : embarquer en Irlande sur un gros baleinier industriel et puis remonter vers le nord-est, en direction de l’Islande, passer l’île Jan Mayen pour remonter vers le Spitzberg. À partir de là, en pleine mer polaire, le seul endroit où en vertu des accords passés entre la Commission baleinière internationale, l’Organisation mondiale du commerce et les juristes de l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle, on pouvait attendre de tomber sur une baleine et on pouvait la harponner.

Évidemment, l’ennui c’était qu’on n’avait plus vu de baleines dans ce coin depuis plus de cinquante ans. Alors, les propriétaires des baleiniers pêchaient des crabes des neiges. C’était moins lucratif, mais c’était autorisé. Le crabe, ça partait bien. Chacun d’eux, arraché aux profondeurs sombres et silencieuses de la mer, allait se retrouver vendu dans les restaurants chics d’Europe, d’Asie et d’Amérique, mangé avec les doigts par des hommes d’affaires, des femmes d’affaires, des chefs de gouvernements, des acteurs et des escort-girls slovaques… Le crabe, ça marchait bien, mais une baleine… Ça, ça aurait été la fortune pour celui qui la capturerait. Pour une vraie baleine, les fonds de pension comme le Texas Pacifique Groupe ou le Kohlberg Kravis Roberts & Co offraient des sommes astronomiques. Cela n’était écrit nulle part, personne n’avait fait paraître de petite annonce, mais cela faisait partie des choses que tout le monde savait, cela faisait partie des grandes évidences, comme le fait qu’avant de monter sur le pont d’un bateau de pêche où le vent souffle à plus de trente kilomètres à l’heure, on se passe la peau à la vaseline sous peine d’avoir les pommettes gelées à la fin de la première heure de la première journée de travail.

Wolf regardait trois types en train de briser à grands coups de batte de base-ball la glace qui s’était accumulée sur les câbles pendant la nuit. Sa montre indiquait 8h20, il avait encore dix minutes devant lui avant de devoir prendre le relais. Il leva les yeux, derrière les épaisses fenêtres en plexiglas du poste de pilotage, il devinait la silhouette du capitaine. Il ne comprenait pas comment ce type pouvait faire ce métier depuis aussi longtemps. La plupart des gens qui s’engageaient sur des bateaux le faisaient pendant un an ou deux. Après ça, ils étaient trop usés, ou trop dégoûtés par les conditions de travail, ou bien ils avaient perdu un doigt, ou bien une main dans un treuil. Mais le capitaine, lui, ça faisait vingt ans qu’il était en mer.

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