La fête de l'insignifiance

Milan Kundera

Jeter une lumière sur les problèmes les plus sérieux et en même temps ne pas prononcer une seule phrase sérieuse, être fasciné par la réalité du monde contemporain et en même temps éviter tout réalisme, voilà La fête de l'insignifiance.

Celui qui connaît les livres précédents de Kundera sait que l'envie d'incorporer dans un roman une part de «non-sérieux» n'est nullement inattendue chez lui. Dans L'Immortalité, Goethe et Hemingway se promènent ensemble pendant plusieurs chapitres, bavardent et s'amusent.

Et dans La Lenteur, Véra, la femme de l'auteur, dit à son mari : « Tu m'as souvent dit vouloir écrire un jour un roman où aucun mot ne serait sérieux... je te préviens : fais attention : tes ennemis t'attendent. » Or, au lieu de faire attention, Kundera réalise enfin pleinement son vieux rêve esthétique dans ce roman qu'on peut ainsi voir comme un résumé surprenant de toute son oeuvre. Drôle de résumé.

Drôle d'épilogue. Drôle de rire inspiré par notre époque qui est comique parce qu'elle a perdu tout sens de l'humour. Que peut-on encore dire ? Rien. Lisez !

Kundera et le roman, explorateurs de l'âme humaine

Par Milan Kundera
Chez Folio

Editeur

Folio

Genre

roman francophone

18

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29/10/2015 125 pages 6,90 €
Scannez le code barre 9782070466146
9782070466146
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L'arbre d'Ève 

Ramon cherchait un taxi et Alain était assis sur le parquet de son studio, appuyé contre le mur, la tête baissée;. peut-être s'était-il assoupi. Une voix féminine le réveilla 

« J'aime tout ce que tu m'as déjà raconté, j'aime tout ce que tu inventes, et je n'ai rien à ajouter. Sauf, peut-être, à propos du nombril. Pour toi, le modèle de la femme anombrilique c'est un ange. Pour moi, c'est Ève, la première femme. Elle n'est pas née d'un ventre mais d'un caprice, un caprice du créateur. C'est de sa vulve à elle, la vulve d'une femme anombrilique, que le premier cordon ombilical est sorti. Si j'en crois la Bible, sont sortis d'elle encore d'autres cordons, un petit homme ou une petite femme accroché au bout de chacun. Les corps des hommes res­taient sans continuation, complètement inutiles, tandis que du sexe de chaque femme un autre cordon sortait,. avec à son bout une autre femme ou un autre homme, et tout cela, répété des mil­lions et des millions de fois, s'est transformé en un immense arbre, un arbre formé par l'infini des corps, un arbre dont le branchage touche le ciel. Et imagine-toi que cet arbre gigantesque est enraciné dans la vulve d'une seule petite femme, de la première femme, de la pauvre Ève anombrilique.


« Moi, quand je suis devenue enceinte, je me voyais comme une partie de cet arbre, sus­pendue à un de ses cordons, et toi, pas encore né, je t'imaginais planant dans le vide, accro­ché au cordon sorti de mon corps, et dès ce moment j'ai rêvé d'un assassin qui, tout en bas, égorge la femme anombrilique, j'ai ima­giné son corps qui agonise, meurt, se décom­pose, si bien que tout cet immense arbre qui a poussé d'elle, devenu d'emblée sans racines, sans fondement, commence à tomber, j'ai vu l'infinité de ses branches descendre comme une pluie géante et, comprends-moi bien, ce n'est pas de l'achèvement de l'histoire humaine que j'ai rêvé, de l'abolition de l'avenir, non, non, ce que j'ai désiré, c'est la totale disparition des hommes avec leur futur et leur passé, avec leur commencement et leur fin, avec toute la durée de leur existence, avec toute leur mémoire, avec Néron et Napoléon, avec Bouddha et Jésus, j'ai désiré l'anéantissement total de l'arbre enraciné dans le petit ventre anombrilique d'une première femme bête qui ne savait pas ce qu'elle faisait et quelles horreurs allait nous coûter son misérable coït, qui certainement ne lui avait pas donné la moindre jouissance ... »

La voix de la mère se tut, Ramon arrêta un taxi, et Alain, appuyé contre le mur, s'assoupit de nouveau.

 

(© Milan Kundera - Gallimard)