#Roman francophone

180 jours

Isabelle Sorente

180 jours séparent la naissance d'un porc de sa mort à l'abattoir. Ce sont aussi les six mois qui font basculer la vie d'un homme.
Quand Martin Enders accepte de se rendre dans un élevage industriel pour les besoins de son travail universitaire, il n'imagine pas que le cours de sa vie va s'en trouver bouleversé. Par les secrets que lui révèle Camélia, le porcher. Et par les quinze mille bêtes enfermées dans les différents bâtiments.
Fondé sur la propre enquête de l'auteur, dévoilant le quotidien surnaturel des animaux dans les systèmes de production industriels, 180 jours est l'histoire d'une amitié entre deux hommes que tout semblait séparer, mais aussi celle de leur rapport aux bêtes.
Avec ce roman, Isabelle Sorente nous entraîne au bout des départementales, dans les couloirs inavouables de notre modernité, où montent les voix de ceux qui sont privés de parole.

Par Isabelle Sorente
Chez Lattes

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Editeur

Lattes

Genre

litterature francaise romans nouvelles correspondance

22/08/2019 421 pages 8,60 €
Scannez le code barre 9782072751998
9782072751998
© Notice établie par ORB
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Tout a commencé par un sursaut. Mon corps s'est cabré dans le lit comme un animal épouvanté. Comme si j'avais reçu une décharge électrique ou dévalé un escalier. Je ne me suis pas rendormi. Le haut-le-corps a recommencé la nuit suivante. Au bout d'une semaine, j'appréhendais moins l'insom­nie que l'heure du sursaut. Trois heures du matin, trois heures un quart, parfois trois heures et demie. Je croyais entendre un bruit de moteur, je me re­dressais dans le lit. Mon cœur galopait, mes jambes tremblaient comme si j'avais couru un marathon. Je me recouchais sur le côté, je me serrais contre Eisa. Mais j'avais beau respirer le parfum de ses cheveux, reconnaître les formes familières de notre chambre, mon cœur cognait dans l'obscurité.
Il m'arrivait de tressaillir dans la journée, sans que je comprenne quel détail me rappelait soudain l'heure où j'ouvrais les yeux dans le noir. Tout se passe bien à la faculté, Martin ? demandait Eisa quand je rentrais le soir. Tu es content de tes étu­diants ? Depuis que nous vivions ensemble, je me considérais comme un homme heureux. Je m'ex­pliquais d'autant moins cette panique dans les jambes, et ce bond dans la poitrine. Je finissais par m'habituer aux nuits interrompues, je me rendor­mais avant cinq heures, sauf une fois, où j'ai tenté de voir l'aube par la fenêtre du salon, persuadé, sur le moment, que je me réveillais pour ne pas la manquer. J'avais oublié que du quatrième étage où nous habitions, il est impossible de voir le soleil se lever à cause de l'immeuble en vis-à-vis. Au bout de deux semaines, le sursaut a cessé. Les journées passaient vite, les nouveaux étudiants accaparaient mon esprit, cela n'aurait été qu'un trouble du som­meil lié aux fortes chaleurs du mois de septembre, la météo parlait d'un vrai été indien.
J'avais presque oublié, comme la tête oublie vite ce tissu de nerfs et de mémoire en dessous d'elle, comme elle oublie vite, pauvre tête, les spasmes et les craquements, j'avais presque oublié quand je me suis redressé, une nuit d'octobre, à trois heures et demie, le cœur battant. Je me suis rendormi, puis réveillé deux fois. Mes jambes tressautaient, j'ai cru que je fuyais dans un rêve affolant. Au troisième haut-le-corps, je me suis levé d'un bond. Eisa a murmuré dans son sommeil, Martin ? Tout va bien, ai-je dit. Je refusais de me laisser gagner par l'angoisse, j'ai tué le temps en travaillant dans le salon. J'ai attendu qu'il soit six heures pour me préparer un café. Dans la chambre, Eisa dormait toujours, je devinais ses cheveux roux épars sur l'oreiller.
Mon cours se terminait à onze heures, j'avais si peu dormi que j'avais l'impression que la journée s'achevait. J'allais conclure quand la porte s'est ou­verte, Dionys Marco s'est glissé au premier rang. J'étais loin d'imaginer que la conversation qui allait suivre me conduirait bientôt dans un couloir em­pli de cris. Les étudiants se sont serrés pour faire place à Dionys Marco, impressionnés comme je l'étais à leur âge, quand Dionys n'était pas encore directeur du département de philosophie, mais déjà maître de conférences. Déjà maître. Sa haute taille, ses costumes élégants, son regard clair comme ce­lui d'un épervier ne fascinaient pas seulement les élèves. Tous ceux qui admiraient l'intelligence de Dionys Marco savaient aussi qu'elle pouvait se re­tourner contre eux, je l'avais vu faire perdre la face à des collègues lors des réunions trimestrielles du conseil des professeurs, il lui suffisait d'un demi-sourire et d'une question ; Dionys savait question­ner. Il me semblait parfois, quand j'étais son élève, que la recherche de la vérité était un prétexte, qui dissimulait une entreprise plus inavouable de subjugation de mon esprit. Bien sûr, le prétexte en valait la peine. Mais il m'arrivait encore de me raidir en sa présence, même si Dionys se montrait amical avec moi. Si j'osais lui en parler, sans doute chasserait-il d'un regard ironique le démon qui me réveillait la nuit, je l'entendais déjà me dire : Tu sursautes pour rien, cher ami.
Mais j'étais loin de déchiffrer l'œil limpide de Dionys Marco. Il n'avait pas tort de dire que je le jugeais. Il est bien possible que notre jugement sur les autres soit une chose intime comme les bruits du corps, un vacarme permanent de sang, de moelle et d'os. Dionys Marco ne souriait pas ce jour-là. Ses yeux étaient cernés, il tenait son imperméable sur le bras. Il a attendu que le dernier étudiant soit sorti pour me parler. J'ai quelque chose à te dire, Martin, allons prendre un verre, tu veux bien ?
Des jeunes gens avaient garé leur scooter sur la place, ils profitaient des terrasses encore enso­leillées, des filles riaient près d'une fontaine, on se serait cru à Rome. Nous serons plus tranquilles à l'intérieur, a dit Dionys Marco. Je l'ai suivi au fond du café, je regrettais la terrasse. Je regrettais ma veste épaisse et mon jean foncé, ma tenue de jeune professeur me donnait chaud. Dionys a commandé un verre de vin blanc et moi un café noir. Tu ne veux pas boire autre chose ? a dit Dionys. J'ai mal dormi cette nuit, le café me fera du bien. Comme tu voudras, Martin, je vois que tu es toujours aussi sérieux. L'air déçu de Dionys m'a donné mauvaise conscience, je me demandais ce qu'il voulait me dire. Notre dîner tient toujours, demain soir ? a dit Dionys, Eisa n'a pas changé d'avis ? Bien sûr que non, tu sais bien qu'Eisa est tombée sous ton charme, elle adore ton esprit, c'est ce qu'elle dit quand elle parle de toi, le grand esprit de Dio­nys Marco. Je m'attendais à une repartie spirituelle mais Dionys est resté silencieux. Il a attendu que le serveur s'éloigne pour reprendre la parole. Je suis las de mon esprit, Martin, je traverse la pire période de ma vie. Mais remercie Eisa pour le compliment, ça fait toujours du bien de se croire intelligent, même si je ne suis pas fichu de comprendre ma propre fille, c'est à peine si Tico m'adresse encore la parole.
Dionys devait être bouleversé, je ne l'avais jamais vu si direct. Il venait dîner chez nous environ une fois par mois, la conversation durait jusqu'à une heure avancée, il arrivait qu'Eisa raconte l'interview d'un économiste ou d'un scientifique qu'elle avait poussé dans ses retranchements, nous parlions de politique, d'éthique ou de justice, mais jamais de choses intimes. Je me sentais d'autant plus ému par sa confidence qu'il s'occupait seul de sa fille Cornélia depuis la mort de son ex-femme. Je ne savais pas que tu l'appelais Tico, on dirait un nom de gar­çon ? Cornélia ne veut plus que je l'appelle par son prénom, elle ne l'aime pas, a dit Dionys, pourtant c'est le nom de ma mère. Tu penses bien que ce surnom, Tico, ne me plaît pas, mais c'est elle qui y tient, il paraît que des amis le lui ont donné. Ma fille sort si peu que je me demande parfois si ces amis existent, Tico a toujours été réservée, jusqu'ici sa personnalité introvertie me rassurait mais depuis ses dix-huit ans, quelque chose a changé. Dionys a posé ses deux mains sur la table, comme s'il voulait toucher du bois. Elle n'ouvre pas les livres que j'achète, elle ne porte pas les vêtements que je lui offre. Ma fille rejette tout ce qui vient de moi, elle me regarde sans rien dire, si j'essaye de lui parler, elle me répond d'un ton poli que tout va bien. Son silence ressemble à un reproche permanent, je n'ose même plus regarder la télévision devant elle, je finis par craindre son regard accusateur comme si j'étais coupable de tous les malheurs du monde, Martin, j'ai l'impression que ma fille me hait.
Il suffit d'un mouvement brusque pour inter­rompre une confidence, l'aveu s'envole comme un oiseau effarouché. Le serveur a déplacé une table, Dionys a regardé deux jeunes filles qui s'asseyaient près de nous. Tu crois que Tico pourrait m'accompagner chez vous, demain soir ? J'aimerais bien qu'elle vous rencontre, Eisa et toi. Bien sûr, ai-je dit, venez tous les deux. Dionys a fini son verre de vin, il a demandé l'addition, il me regardait à peine comme s'il était gêné de s'être mis à nu. Sans doute avait-il hâte de redevenir le professeur Marco, directeur du département de philosophie, maître de ses émotions. Maintenant que je t'ai parlé, je me demande si je ne m'inquiète pas pour rien, après tout, Tico ne m'a jamais causé d'ennuis, je la trouve presque trop sérieuse. Tu ne peux tout de même pas le lui reprocher ? ai-je dit. Dionys a esquissé un sourire. Non, bien sûr que non. Mais tu sais comment je suis, Martin, les gens sérieux me font peur, même toi. Moi ? Quand tu me regardes avec cet air concentré, j'ai l'impression que tu me juges. Je n'ai pas relevé, peut-être que j'aurais dû. Si j'avais demandé à Dionys ce qu'il entendait par là, il ne m'aurait pas mis à l'épreuve, je ne serais pas en train de voir mes souvenirs défiler dans un couloir, je n'aurais fait de mal à personne. J'at­tends ta confirmation pour samedi, a dit Dionys. Je suis sûr qu'Eisa sera heureuse de rencontrer ta fille, ai-je dit, et moi aussi. La conversation a dévié sur le dernier article d'Eisa, le portrait d'un psy­chanalyste athénien qui recevait ses patients dans un immeuble tagué du quartier d'Exarchia, il in­terprétait les rêves contre un euro symbolique, les gens venaient de tous les quartiers de la ville, ils enjambaient les corps des junkies assoupis dans le hall, montaient l'escalier délabré et sonnaient au quatrième, pour se décharger enfin de leurs visions oniriques. Beaucoup rêvaient de fauves, qui leur arrachaient une jambe ou le visage. D'autres se voyaient écrasés par une vague de boue. Ces cau­chemars où l'argent ne dit pas son nom sont pires que l'actualité, a dit Dionys Marco, j'admire Eisa d'y avoir pensé, tu as de la chance de vivre avec une femme comme elle.
Dans la nuit du vendredi 10 au samedi 11 oc­tobre, je me suis éveillé comme si j'avais reçu une décharge de 600 volts. Je me suis rendormi vers quatre heures, nouveau sursaut à cinq heures trente-sept, je me souviens d'avoir regardé l'heure, j'avais dû tressaillir plusieurs fois dans mon som­meil, mon cœur battait comme un tambour, j'ai attendu qu'il se calme en regardant Eisa. Elle dormait sur le côté, son coude faisait un angle droit parce qu'elle cachait ses yeux avec sa main, pour les protéger de la lumière qui filtrait toujours un peu par les volets. Eisa dormait souvent dans cette posi­tion, elle devait avoir trop chaud, elle avait rejeté la couette sur le côté. L'odeur de sa transpiration me plaisait, ce genre de choses ne s'explique pas plus que ne s'expliquait le sourire d'Eisa endormie, sans doute rêvait-elle quelque chose d'agréable, moi qui ne dormais pas, je me suis senti jaloux. Au fond, Eisa et Dionys se ressemblaient, ils faisaient partie de ces gens qui ont confiance en eux. C'est Eisa qui m'avait abordé la première, au fond d'un café où je préparais un cours, elle avait d'abord cru que j'écrivais un poème. Vous me rappelez quelqu'un, je peux m'asseoir en face de vous ? J'avais levé la tête et vu cette fille rousse en jean délavé, son pull trop grand lui tombait sur l'épaule et laissait voir la bretelle noire du soutien-gorge, mais ce qui m'avait tourné la tête, c'était l'odeur de ses cheveux et sa façon de dire : Votre gravité me plaît. Six mois plus tard, nous emménagions ensemble. Eisa savait ce qu'elle voulait, elle osait toujours le demander, c'est ce qui faisait d'elle une bonne journaliste, la meilleure de son service, celle que la rédaction dé­pêchait auprès des gens intelligents pour leur faire cracher le morceau. Quand nous nous étions instal­lés ensemble, j'avais espéré naïvement, dans l'élan de la passion, que ses qualités extraverties finiraient par déteindre sur moi, qu'Eisa me donnerait un peu de son optimisme, ni vu ni connu, sans que j'aie rien à demander. Mais au bout de trois ans de vie commune, je devais bien admettre que l'op­timisme n'est pas une maladie sexuellement transmissible. Puisque Eisa souriait dans son sommeil et que je sursautais.
La main s'est écartée des paupières qu'elle proté­geait, Eisa a ouvert les yeux. Tu es réveillé depuis longtemps ? Je te regardais dormir, tu souriais. Elle a posé sa jambe sur la mienne, je ne lui ai pas parlé de ce qui me réveillait. Qu'aurais-je pu lui dire ? Je ne comprenais même pas pourquoi mon corps se cabrait.

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