#Essais

L'argot des tranchées ; d'après les lettres des poilus et les journaux du front

Lazare Sainéan

Publié en 1915, au tout début de la Grande Guerre, l’Argot des tranchées recense le vocabulaire inventé par les soldats du front. Pour la première fois sont rassemblées sur un champ de bataille des populations venues de tous horizons. Dans ce creuset linguistique inédit va s’élaborer un argot composite où les patois régionaux côtoient des jargons de métiers, mais aussi et surtout des langues étrangères et les sabirs des troupes coloniales (tirailleurs sénégalais, zouaves, Spahis, etc. ). Mais au-delà de l’anecdote et des curiosités, l’ensemble de ces néologismes va enrichir durablement la langue française à tel point que nombre d’entre eux sont encore et toujours utilisés dans notre parler le plus quotidien. Au fil des pages se dessine un voyage nostalgique, étonnant et savoureux, vers les traces secrètes de cette sédimentation linguistique. L’opuscule présenté ici se veut particulièrement complet. Les sources documentaires y sont riches et variées. Lazare Sainéan, philologue et linguiste (1859-1934), fait aussi bien appel à des lettres de soldats qu’à des journaux du front et à divers ouvrages déjà publiés sur le sujet. Un lexique déclinant les nouveaux mots accompagnés de citations, de courts récits pittoresques et d’indications étymologiques vient terminer fort utilement l’ouvrage.

Par Lazare Sainéan
Chez Manucius

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Editeur

Manucius

Genre

français (langue)

03/04/2006 154 pages 13,20 €
Scannez le code barre 9782845780552
9782845780552
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I

 

L’ARGOT DES TRANCHÉES

 

 

CARACTÉRISTIQUE GÉNÉRALE

 

 

 

Source de vie intense et d’énergie nouvelle, la guerre actuelle ne laissera pas d’exercer une action féconde sur toutes les manifestations de la vie sociale. Parmi celles-ci, la plus vivante, le langage populaire parisien, en porte d’ores et déjà des traces de renouvellement. Des termes qui, avant la guerre, restaient confinés dans des milieux spéciaux, ont acquis, à la lumière des événements tragiques que nous venons de traverser, un relief inattendu, et d’isolés qu’ils étaient, sont en train d’entrer dans le large courant de la langue nationale. Les exemples abondent.

Et tout d’abord le nom même de Boche. Cette appellation, naguère réservée aux classes professionnelles, est devenue courante. Les atrocités de la guerre ont projeté sur ce nom comme une lueur sinistre. De sobriquet simplement ironique qu’il était avant la guerre, il est devenu un stigmate, un nom monstrueux qui rappelle le Gog et le Magog de l’Apocalypse. La langue en gardera un souvenir ineffaçable.

Remarque curieuse : le vocable n’avait, au début, rien de commun avec les Allemands, quand il fit son apparition vers 1860 ! C’était alors un parisianisme au sens de mauvais sujet, « dans l’argot des petites dames », ajoute Delvau en 1866. Le mot représentait une abréviation parisienne de caboche, tête dure, comme le montre bochon, coup, pour cabochon, même sens. Pendant la guerre de 1870, Boche était encore inconnu. Les Allemands portaient exclusivement la qualification de Prussiens, nom qu’on rencontre à chaque page du Père Duchêne de l’époque, pâle imitation du fameux pamphlet d’Hébert : « Pas un de ces jean-foutre ne sait comment on fout une balle dans le ventre d’un Prussien », lit-on dans le n°3 de janvier 1871.

Ce n’est qu’après la guerre de 1871 qu’on appliqua particulièrement aux Allemands cette épithète de boche, c’est-à-dire de « tête dure ». On en est redevable à un trait de psychologie populaire que résume l’expression tête carrée d’Allemand, laquelle devint alors synonyme de tête de Boche, c’est-à-dire tête d’Allemand, à cause (prétend-on) de leur compréhension lente et difficile. Cette spécialisation se produisit dans les milieux professionnels où l’on avait recours à la main-d’œuvre allemande. En voici un témoignage technique : « Tête de boche. Ce terme est spécialement appliqué… aux Allemands, parce qu’ils comprennent assez difficilement, dit-on, les explications des metteurs en pages, » Eugène Boutmy, La langue verte typographique, Paris, 1874.

Cette identification ethnique une fois accomplie, l’expression fit son chemin avec cette nouvelle acception. On la rencontre dans le milieu des casernes :

« C’est-y que tu me prends pour un menteur ? Quiens, preuve que la v’là ta permission… Sais-tu lire, sacrée tête de boche ? » Courteline, (Le Train de 8h47, p. 74).

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