#Roman francophone

Ronce-rose

Eric Chevillard

Si Ronce-Rose prend soin de cadenasser son carnet secret, ce n'est évidemment pas pour étaler au dos tout ce qu'il contient. D'après ce que nous croyons savoir, elle y raconte sa vie heureuse avec Mâchefer jusqu'au jour où, suite à des circonstances impliquant un voisin unijambiste, une sorcière, quatre mésanges et un poisson d'or, ce récit devient le journal d'une quête éperdue.

Par Eric Chevillard
Chez Les Editions de Minuit

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Genre

Littérature française

03/01/2017 144 pages 13,80 €
Scannez le code barre 9782707343161
9782707343161
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C’est beau, moi je trouve ça beau, les choses qu’on voit, ce qu’il y a partout, c’est beau. Certaines de ces choses font plutôt rire, ça ne les empêche pas d’être belles aussi. Leur forme surtout, j’aime surtout la forme des choses, vous avez remarqué les formes qu’elles prennent ! Je ne pense pas seulement aux nuages. Vous avez déjà regardé une chaise ?

Mais les couleurs me plaisent aussi. Elles siéent aux choses de manière incroyable. Toujours la nuance qu’il fallait justement et parfois en plus la lumière vient se poser dessus. Je ne dis pas cela pour me vanter parce que je porte un nom de couleur. Ainsi parlerait l’orange, mais je ne suis pas un fruit. Ni une fleur, quoique mon nom soit aussi un nom de fleur. Ni Violette ni Fuchsia, je m’appelle Rose. Mais Mâchefer par plaisanterie quelquefois, quand je l’escalade, m’appelle Ronce et c’est du coup le nom de ce buisson épineux et fleuri qui me va le mieux et que j’ai gardé, Ronce-Rose.

Les roses sentent bon, mais les fortes odeurs aussi, je les aime bien. Celle du cheval, je voudrais avoir ses naseaux frémissants pour la respirer toute. Même celle de l’oiseau mort pourri dans l’herbe, je ne l’ai pas trouvée si épouvantable. En tout cas, elle ne m’a pas épouvantée. Je me suis approchée pour voir mieux et pour mieux sentir. C’était tout un spectacle. Je me suis penchée sur l’oiseau et il est resté là, comme s’il était apprivoisé, très très bien apprivoisé, pas au point quand même de venir picorer dans ma main.

Mâchefer m’a dit de reculer. Il a été chercher sa pelle. Il a creusé un trou pour l’oiseau. Il l’a poussé dedans, avec tous les insectes qui grouillaient dessus. La fable se trompe car elle ne mentirait pas exprès mais, en fait, la fourmi a pour voisine une autre fourmi, je l’ai vue.

Mâchefer a rebouché le trou. Un oiseau sous la terre, qu’est-ce que ça va devenir ?

Mâchefer ne m’a pas répondu. À cause de son silence, je n’ai pas pu entendre non plus si l’oiseau chantait encore. Il faudrait que j’essaye de chanter sous la terre. J’en avalerais sans doute un petit peu. Ça n’a d’ailleurs pas l’air mauvais du tout. Mâchefer me dit souvent qu’il faut goûter à tout avant de décréter qu’on n’aime rien. La terre ne peut être que délicieuse puisque c’est dedans que germent les légumes et les cerisiers. On y trouve aussi du lapin.

Maintenant, il y aura en plus un oiseau. Au ciel, ils sont déjà nombreux. J’ai essayé de les compter une fois. Je me suis arrêtée à quatre-vingt-dix-neuf, je me suis dit que ça faisait quand même trop et que j’avais dû compter plusieurs fois le même. J’ai remarqué que, les quatre mésanges dans le sureau, on pourrait aussi bien dire qu’il y en a douze, sauf que s’il y en avait douze, on aurait l’impression qu’elles sont au moins trente et, ça, quatre mésanges ne me le feront jamais croire, qu’elles sont trente à elles quatre, et du coup j’en déduis qu’elles ne sont que quatre sans trop savoir si c’est du calcul mental ou de la grammaire, juste que ça mérite une bonne note.

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