#Roman francophone

Maria

Angélique Villeneuve

Dans le coeur de Maria, il y a d'abord un garçon, Marcus, trois ans. La grand-mère et le petit fils adoré partagent le goût des oiseaux et partent souvent ensemble à la chasse aux plumes. L'arrivée du deuxième petit-enfant va sonner le glas d'un bonheur banal, entre les bacs du salon de coiffure où Maria travaille et la résidence modeste où elle vit avec un homme qu'elle ne regarde plus vraiment. Cette naissance cristallise les tensions familiales. L'éducation de Marcus faisait déjà grincer les dents : il joue avec des jeux de fille comme de garçon, porte des robes, décide de changer son prénom en "Pomme"... Cette fois un cap est franchi. La fille de Maria et son compagnon sont inflexibles : nul ne connaîtra le sexe du nouveau-né. "C'est un bébé" annonce-t-on laconiquement à Maria. Ni fille, ni garçon, ni "il" , ni "elle" , Noun sera l'un des premiers humains délivré des diktats de genre. Le choc est terrible. Comment aimer quand on ne peut nommer ? Abasourdie, abandonnée de tous, Maria se débat auprès de l'enfant interdit pour trouver sa place et ses mots. Rejetée, perdue, elle perd son emploi, s'isole. Reste l'éblouissement de sa tendresse pour Marcus, restent les oiseaux qui les réunissent. Modestement, à la seule force de son amour, Maria va tenter de se reconstruire et de retisser les liens perdus.

Par Angélique Villeneuve
Chez Grasset & Fasquelle

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Genre

Littérature française

07/02/2018 176 pages 17,00 €
Scannez le code barre 9782246813439
9782246813439
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À mes filles, si belles

 

 

Leurs ailes sont les miennes, rien n’existe

Que leur vol qui secoue ma misère

PAUL ÉLUARD, « Leurs yeux toujours purs »,

in Capitale de la douleur.

 

 

Tant de nuits ont passé depuis celle où le bébé est arrivé, où William est parti.

Allongée dans son lit, elle se tient les yeux grands ouverts dans l’immensité noire, les jambes raides comme deux spatules de bois. La couette est remontée à la limite inférieure des cils. Il fait nuit dans la chambre, à peine, le long de la fenêtre dont les stores sont baissés, un filament de lumière blanche perce-t-il la matière de l’obscurité.

Maria ne dort pas alors qu’il est sûrement très tard, peut-être quatre heures du matin ou même cinq heures ou même trois, la nuit la pente est trompeuse, elle dévale et puis ralentit au moment où l’on voudrait que le temps s’accélère.

De toutes ses forces, elle essaie de ne pas penser et fait remonter du fond de sa mémoire une méthode pour dormir indiquée autrefois par Céline. Il s’agit de visualiser l’une après l’autre les parties de son corps pour les laisser prendre la place des raisonnements parasites qui aspirent le sommeil. Pieds, chevilles, mollets, genoux – et il faudrait continuer pour faire le tour d’un corps avec lequel le contact semble perdu depuis des mois, des années.

Maria s’efforce d’échapper à ce qui gronde en elle, voudrait basculer en arrière, mais c’est trop difficile. Ventre et côtes et poumons et seins ont perdu leur stabilité, ils flottent dans un corps en gelée qui se mêle au drap, au matelas, à la dense opacité de la pièce.

Elle doit lâcher prise, elle sait qu’elle est déjà, qu’elle est encore, en train de réfléchir et qu’un mot va jaillir dans l’obscurité. Lorsque celui-ci sera prononcé, il faudra se lever. Elle le sent comme elle sentirait une douleur se hisser, un vomissement prochain.

 

Ça vient. Sous le tissu fleuri, Maria ouvre la bouche, dégage son menton et articule enfin. Les mots sont deux et très simples, ils écartent le noir.

Les oiseaux.

Ces seules syllabes la font se rassembler d’un coup, comme elle l’avait prévu. Pieds, chevilles, mollets, genoux, bassin et ventre et côtes et poumons, seins, épaules, cou, tête et bras. Un corps vieux de cinquante-huit ans. Celui de Maria, retrouvant le flux de son sang.

 

Elle se lève. Dans la salle de bains, elle allume la lumière, cligne des yeux, éblouie, ouvre en grand la porte du placard, dirige ses pas vers le salon pour en revenir aussitôt, remorquant une chaise au bout de son bras nu. Elle y monte et étire chaque centimètre de son squelette vers l’étagère supérieure. Elle ne pense à rien, elle grandit, elle est dans les gestes.

 

Presque neuve bien qu’ancienne, poudrée d’une mousseline de poussière, la valise est ouverte au milieu du lit.

Tant de questions viennent à l’esprit dès lors qu’il s’agit de préparer son bagage. Choses inutiles, choses à ne pas oublier.

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