#Imaginaire

Nouvelles de la mère patrie

Dmitry Glukhovsky

Nouvelles de la mère patrie est un recueil de textes écrits à l'origine pour la presse russe, car, avant même d'être romancier, Dmitry Glukhovsky est journaliste. Et rien ni personne n'échappe à sa plume acerbe, à commencer, bien sûr, par le numéro 1 (qui échange parfois sa place avec le numéro 2) - le Leader de la Nation -, suivi de près par les strates corrompues de l'administration, les mafieux reconvertis en hommes d'affaires, les nouveaux riches, les gens modestes, les travailleurs immigrés, les flics intègres, les journalistes, la télévision, l'alcoolisme omniprésent, les extraterrestres, le diable et ses hordes de démons, et les habitants oubliés des steppes sibériennes. Chacun reçoit son dû, qui pour ses vices, qui pour sa complaisance, qui pour sa naïveté et son incapacité à ouvrir les yeux sur le monde qui l'entoure. L'absurde et le fantastique, qui jalonnent le quotidien russe, ne sont jamais loin, et l'on se surprend même parfois à ressentir de la tendresse pour certains protagonistes. Pour un lecteur occidental, la fenêtre que Dmitry Glukhovsky ouvre sur le quotidien des gens du peuple comme sur celui des affidés du pouvoir peut sembler un miroir déformant, tant on a l'impression que l'auteur prend le pas sur le journaliste pour forcer le trait sur la naïveté des uns et les compromissions des autres. Malheureusement, la fiction n'est pas très loin de la réalité. C'est la génération la plus intéressante. Ses représentants ne sont ni soviétiques, ni antisoviétiques, ni postmodernes, mais écrivains tout court. Dmitry Glukhovsky, écrivain polyglotte de 38 ans, fait partie de cette génération décomplexée. L'Express, Marianne Payot

Par Dmitry Glukhovsky
Chez L'Atalante Editions

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Genre

Science-fiction

trad. Denis-E Savine, Julia Vanidze
22/02/2018 253 pages 14,90 €
Scannez le code barre 9782841728459
9782841728459
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PARFOIS ILS REVIENNENT…

 

 

Par ses dimensions, le yacht blanc comme neige faisait penser à un paquebot, et par sa ligne au fleuron d’une flotte intergalactique extraterrestre. À bord, on ne ressentait jamais ni tangage ni roulis et, à cet instant, malgré une mer agitée, il y régnait une torpeur de fin d’après-midi.

Sur la ligne d’horizon, écrasées entre un ciel et une mer bleu clair, s’étiraient des îles minuscules. La végétation tropicale luxuriante jaillissant du sable blanc les faisait ressembler à des géants de contes de fées coiffés de képis sortant de l’écume. Ces îlots étaient en réalité les sommets de volcans sous-marins éteints depuis une éternité.

L’objectif premier avait été une plongée en bouteilles, mais les vagues malmenant le canot à moteur, on avait décidé d’attendre que la mer se calmât ; il restait suffisamment de temps.

Deux hommes élégants en peignoir blanc tuaient leur ennui dans des chaises longues en chêne foncé près d’une piscine olympique remplie d’eau de mer. Un peu plus loin, à côté des moulinets des cannes à pêche, se tenait un Français à l’apparence soignée, occupé à caresser d’une main experte les platines devant lui, qui déversaient par les belles enceintes acoustiques en bois précieux un mix électro lounge, et de l’autre les fesses émaciées d’une Indienne en bikini jaune néon. On l’avait fait venir exprès de Paris pour l’occasion : il ne comprenait rien au russe mais savait parfaitement créer l’ambiance idéale pour des vacances.

Les yeux plissés face au soleil couchant, les deux hommes discutaient paresseusement.

— On t’a arrêté combien de temps ? demanda Numéro 1, en prenant un cocktail sophistiqué des mains d’un serveur âgé.

— Jusqu’à ce que je me sente de nouveau bien, dit Numéro 2 avec un sourire.

Il enleva ses lunettes noires et tourna son visage vers le soleil.

— T’es à bout, c’est ça ?

Le premier homme aspira par la paille sa boisson épaisse avant de mâcher un morceau de papaye.

— M’en parle pas ! Ce n’est pas un boulot mais un couloir de stress permanent. Ça faisait longtemps que je n’avais pas eu ça.

— La crise…

— La crise…

— Tu sais, ces derniers temps je traîne une fatigue permanente, l’envie de ne rien faire, confessa le premier.

— Eh bien, c’est justement de ça que je voulais discuter avec toi, répliqua Numéro 2 en ouvrant un œil.

— Tu t’es décidé, finalement ? demanda Numéro 1, en devinant ce dont il était question.

— Il le faut, d’une manière ou d’une autre, lâcha Numéro 2 avec un soupir.

— Si ça ne tenait qu’à moi, ce serait tout de suite, si tu veux. Je te l’ai dit : une fatigue chronique. Je ne sais pas comment tu as réussi à tenir aussi longtemps.

— Comment ? Eh bien, je partais souvent en vacances, ricana l’autre. À Sotchi, essentiellement.

 

 

— On dirait que ça s’est levé, dit Numéro 1 en montant sur le pont. Alors, t’en dis quoi ? On la fait, cette plongée ?

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