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Trois Américaines à Paris. Jacqueline Bouvier Kennedy, Susan Sontag, Angela Davis

Alice Kaplan

Pour des milliers de jeunes Américaines parties passer un an en France pour leurs études, l'après-guerre fut un âge d'or. Parmi elles, Alice Kaplan a choisi trois femmes devenues légendaires : la First Lady Jacqueline Bouvier Kennedy ; l'essayiste et romancière Susan Sontag ; la militante des droits civiques Angela Davis. Étudiantes à Paris en 1949, en 1957 et en 1963, elles se sont offert une liberté qu'elles ont assumée et y ont acquis des savoirs qu'elles ont su transmettre. Paris les a transformées : le rapport à leur corps, à leur langue, à leur pays n'était plus le même. À leur retour, elles ont transformé les États-Unis. À tel point qu'elles incarnent, encore aujourd'hui, le génie féminin américain. Alice Kaplan nous montre que ce génie doit beaucoup à l'esprit parisien. Riche en révélations, cette biographie croisée décrit le Paris des Trente Glorieuses à travers les yeux de ces trois jeunes Américaines. Et témoigne, contre toute attente, de la persistance du rêve français aux États-Unis.

Par Alice Kaplan
Chez Editions Gallimard

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Genre

Histoire internationale

trad. Patrick Hersant
18/10/2012 384 pages 23,90 €
Scannez le code barre 9782070136650
9782070136650
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I

 

Jacqueline Bouvier

 

 

 

 

1949-1950

 

 

Châteaux et chimères

 

À cet égard au moins, elle était pareille à tant d’autres jeunes Américaines : sa relation avec la France avait d’abord pris la forme d’un conte de fées. Dans son cas, toutefois, le conte en question était une histoire de famille — une histoire écrite par son grand-père dans un livre affirmant que son lignage remontait aux rois de France.

Dans cette histoire fantaisiste, fabriquée de toutes pièces, on peut voir une sorte de présage. Jacqueline Bouvier était certes d’extraction roturière, mais, dès son arrivée à Paris en 1949, la jeune étudiante fut admise dans les cercles huppés de la capitale, capitaines d’industrie, comtes et comtesses, duchesses et marquis. À son retour en France, dix ans plus tard, elle portait le titre de première dame : sans être reine à proprement parler, elle incarnait alors ce qui s’en rapproche le plus en Amérique. C’est ainsi qu’elle put convier ses amis de l’aristocratie française au palais de l’Élysée et au château de Versailles.

Telle est la version courte d’une histoire riche en péripéties, d’une chimère devenue réalité dans un après-guerre que toute une génération de femmes, de part et d’autre de l’Atlantique, avait investi de rêves et d’espoirs sans mesure. Non contente de donner corps aux fantasmes aristocratiques de son grand-père, Jacqueline Bouvier Kennedy fit de la France un objet de fantasme pour des milliers d’Américaines. Quant aux Françaises, elles se plaisaient à la considérer comme une compatriote.

Au vrai, il n’y avait pas grand-chose en elle qui fût réellement français, en dépit de son patronyme et d’un prénom dont elle prenait soin d’allonger la dernière voyelle. Française, elle ne l’était qu’au huitième, par son père, dont les arrière-grands-parents, Michel Bouvier et Louise Vernou, s’étaient rencontrés dans les années 1820 parmi les émigrés français de Philadelphie(8). La mère de Jacqueline, Janet Lee, se targuait de ses liens avec l’aristocratie du Sud et laissait croire qu’elle était issue de la famille Lee, de l’État du Maryland ; en réalité, elle avait pour ancêtres des immigrés irlandais de New York. Quant au grand-père paternel de Jacqueline, celui qui prétendait descendre des rois de France, il était le rejeton d’une lignée de boutiquiers provençaux(9). Ces petits arrangements avec la généalogie visaient à favoriser une ascension sociale, que ce fût dans les Hamptons ou à Manhattan pour les Bouvier ou, de l’autre côté, à Newport et à McLean, en Virginie, où Jacqueline vécut à partir de ses treize ans avec sa mère et un beau-père aux manières de patricien, Hugh Auchincloss. Fidèles en cela à une vieille tradition des migrants d’Amérique, les Lee comme les Bouvier aspiraient à une nouvelle vie — et, pour cela, il n’était pas interdit d’embellir son passé.

Dans la France médiévale, les roturiers ne portaient pas de patronyme tant qu’ils ne possédaient pas de terres. Aussi leur donnait-on, en sus de leur prénom, le nom de leur métier : berger, boulanger, charpentier, autant d’appellations devenues noms de famille avec le temps. Ancêtres européens des cow-boys, les bouviers avaient donc pour charge de s’occuper des bœufs ; certains finirent par s’installer dans un village et c’est ainsi que, vers l’époque de la Révolution française, les ancêtres de Jacqueline Bouvier devinrent boutiquiers à Pont-Saint-Esprit, dans l’actuel département du Gard. On peut supposer que ces humbles roturiers roulaient les « r » et accommodaient à l’ail et à l’huile d’olive les poissons pêchés dans le Rhône qui traverse la ville.

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