#Roman francophone

Babylone

Yasmina Reza

"Tout le monde riait. Les Manoscrivi riaient. C'est l'image d'eux qui est restée. Jean-Lino, en chemise parme, avec ses nouvelles lunettes jaunes semi-rondes, debout derrière le canapé, empourpré par le champagne ou par l'excitation d'être en société, toutes dents exposées. Lydie, assise en dessous, jupe déployée de part et d'autre, visage penché vers la gauche et riant aux éclats. Riant sans doute du dernier rire de sa vie. Un rire que je scrute à l'infini. Un rire sans malice, sans coquetterie, que j'entends encore résonner avec son fond bêta, un rire que rien ne menace, qui ne devine rien, ne sait rien. Nous ne sommes pas prévenus de l'irrémédiable".

Par Yasmina Reza
Chez Flammarion

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Editeur

Flammarion

Genre

Littérature française

31/08/2016 220 pages 20,00 €
Scannez le code barre 9782081375994
9782081375994
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à Didier Martiny

 

 

« Le monde n’est pas bien rangé, c’est un foutoir. Je n’essaie pas de le mettre en ordre. »

Garry Winogrand

 

 

Il est contre un mur, dans la rue. Debout en costume cravate. Il a les oreilles décollées, un regard effrayé, des cheveux courts et blancs. Il est maigre, les épaules étroites. Il tient bien visible une revue où on peut lire le mot Awake. La légende dit : Jehovah’s Witness – Los Angeles. La photo date de mille neuf cent cinquante-cinq. Il avait l’air d’un garçonnet. Il est mort depuis longtemps. Il s’habillait convenablement pour distribuer ses bulletins religieux. Il était seul, habité par une persévérance triste et hargneuse. À ses pieds, on devine un cartable (on en voit la poignée), avec dedans les dizaines de bulletins que personne ou presque ne lui prendra. Ce sont aussi ces bulletins imprimés en nombre déraisonnable qui rappellent la mort. Ces élans d’optimisme – trop de verres, trop de chaises… – qui nous font multiplier les choses pour les rendre aussitôt vaines. Les choses et nos efforts. Le mur devant lequel il se tient est gigantesque. On le devine à son opacité lourde, à la taille de la pierre prédécoupée. Il doit être toujours là à Los Angeles. Le reste s’est dissous quelque part : le petit homme dans un costume flottant avec des oreilles en pointe qui s’était placé devant lui pour distribuer une revue religieuse, sa chemise blanche et sa cravate foncée, son pantalon élimé aux genoux, son cartable, ses exemplaires. Quelle importance ce qu’on est, ce qu’on pense, ce qu’on va devenir ? On est quelque part dans le paysage jusqu’au jour où on n’y est plus. Hier, il pleuvait. J’ai rouvert The Americans de Robert Frank. Il était perdu dans la bibliothèque, coincé dans un rayonnage. J’ai rouvert le livre que je n’avais pas ouvert depuis quarante ans. Je me souvenais du type debout dans une rue qui vendait une revue. La photo est plus granuleuse, plus pâle que prévu. Je voulais revoir The Americans, le livre le plus triste de la terre. Des morts, des pompes à essence, des gens seuls en chapeau de cow-boy. Quand on tourne les pages on voit défiler les juke-box, les télés, les objets de la nouvelle prospérité. Ils se tiennent aussi solitaires que l’homme ces arrivants surdimensionnés, trop lourds, trop lumineux, posés dans des espaces non préparés. Un beau matin, on les enlève. Ils feront encore un petit tour, bringuebalés jusqu’à la casse. On est quelque part dans le paysage jusqu’au jour où on n’y est plus. M’est revenu le Scopitone du port de Dieppe. On partait en 2CV, à trois heures du matin pour aller voir la mer. Je ne devais pas avoir plus de dix-sept ans et j’étais amoureuse de Joseph Denner. On roulait à sept dans la bagnole dont le cul touchait le sol. J’étais la seule fille. Denner conduisait. On fonçait vers Dieppe en buvant de la Valstar rouge. On arrivait à six heures sur le port, on entrait dans le premier troquet et on commandait du Picon-bière. Il y avait un Scopitone. On avait des crises de fou rire en regardant les chanteurs. Une fois Denner avait mis Le Boucher de Fernand Raynaud et on pleurait de rire à cause du sketch et du Picon. Puis on rentrait. On était jeunes. On ne savait pas que c’était irréversible. Aujourd’hui j’ai soixante-deux ans. Je ne pourrais pas dire que j’ai su être heureuse dans la vie, je ne pourrais pas me donner quatorze sur vingt à l’heure de ma mort, comme ce collègue de Pierre qui avait dit allez, disons quatorze sur vingt, moi je dirais plutôt douze, parce que moins j’aurais l’impression d’être ingrate ou de blesser, je dirais douze sur vingt en trichant. Quand je serai sous terre qu’est-ce que ça changera ? Tout le monde se foutra que j’aie su ou non être heureuse dans la vie, et moi je m’en foutrai pas mal.

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