#Roman francophone

Le chemin des fugues

Philippe Lacoche

A soixante ans, Pierre Chaunier est un journaliste à l'ancienne, incurable nostalgique du monde d'avant. Hussard rouge, il porte à la boutonnière sa nostalgie des Trente Glorieuses et son dégout des nouvelles technologies. Récemment quitté par une jolie chanteuse, Pierre pensait s'en sortir à coups de Prozac. Peine perdue. Il s'est remis à la Pucelle, une bière pression artisanale, a découvert les vins bio. Des cuites entre copains suivent. Des conquêtes d'un soir apparaissent. Une rencontre fulgurante avec l'Orangée

Par Philippe Lacoche
Chez Rocher

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Editeur

Rocher

23/08/2017 311 pages 19,90 €
Scannez le code barre 9782268094915
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Pour Célestine et Augustin,

mes petits-enfants.

 

 

I

 

« Avoir un bon copain

Voilà c’qu’il y a d’meilleur au monde

Oui, car… un bon copain

C’est plus fidèle qu’une blonde

Unis main dans la main

À chaque seconde

On rit de ses chagrins

Quand on possède un bon copain. »

 

Juillet 2015. Pierre Chaunier chantait à tue-tête « Avoir un bon copain », une marche d’Henri Garat. Le Bar de la Place (le BDLP) sentait bon la bière de pauvres, le pastis verdoyant et la cochonnaille. Derrière le comptoir, Pirate s’activait. Il faisait trop chaud ; les clients avaient soif. Il transpirait abondamment, ce qui le contraignait à retirer le bandeau de cuir noir qui lui recouvrait l’œil gauche. (Pirate était borgne.)

Il était 21 heures. Il faisait lourd. L’orage n’allait pas tarder à éclater. Chaunier s’était remis à boire. Pour faire court, ça n’allait pas très fort. Il ne buvait pas ; il ingurgitait. Lorsqu’il commençait, il ne savait plus s’arrêter. À ses côtés ce soir-là, Jean-Claude Depard, un ancien légionnaire, rencontré au BDLP. Un colosse, longue crinière blonde, des yeux émeraude, dont l’éclat était à peine gâché par l’absorption en quantité industrielle de la Pucelle, une bière pression artisanale brassée dans le Pas-de-Calais que Pirate avait dégotée dans un bled du côté d’Arras, et qui remplaçait avantageusement la Heineken. La Pucelle était l’une des fiertés de Pirate, pourtant d’un naturel modeste ; elle contribuait à la réputation de l’établissement où se retrouvaient des artistes, des gauchistes, des communistes, des libertaires, des alter-mondialistes, des socialistes frondeurs, des monarchistes fraternels et exaltés façon Bernanos, des musiciens, des peintres, des paumés, des alcooliques chroniques, des demeurés, des suicidaires, des illuminés, des punks à chiens, des Blancs, des Noirs, des Jaunes, des Créoles, des Malgaches, des Bleus, des Oranges, des animaux (chiens, chats… poneys, etc.), des chevelus, des crânes rasés… bref tout ce que l’Humanité compte de meilleur, de plus singulier. Qu’ils vinssent de la gauche, de l’extrême ou de l’ultragauche, de l’anarchisme, de l’écologie, de la droite douce, du centre mou, d’Action française, une chose réunissait ces drôles de zèbres : une détestation absolue et inébranlable du capitalisme, de la société de consommation, du libéralisme rampant de la fausse gauche et de la droite affairiste.

Au BDLP, on se saoulait fraternellement. On refaisait le monde. On riait. Parfois on pleurait quand une copine ou un copain passait la Kalachnikov à gauche (elle ou il eût bien été incapable de la passer à droite).

Depard tapa sur l’épaule de Chaunier avec vigueur. Et quand cet Obélix tapait, on s’en souvenait.

– Ma clavicule ! On n’est pas à la Légion ici ! se plaignit Chaunier.

– Qu’est-ce que tu bois, espèce de nain hargneux ?

– Une Pucelle, mon seigneur !

– Pirate ! Deux Pucelles, s’il te plaît !

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