#Roman francophone

Une longue impatience

Gaëlle Josse

Ce soir-là, Louis, seize ans, n’est pas rentré à la maison. Anne, sa mère, dans ce village de Bretagne, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, voit sa vie dévorée par l’attente, par l’absence qui questionne la vie du couple et redessine celle de toute la famille.

Chaque jour, aux bords de la folie, aux limites de la douleur, Anne attend le bateau qui lui ramènera son fils. Pour survivre, elle lui écrit la fête insensée qu’elle offrira pour son retour. Telle une tragédie implacable, l’histoire se resserre sur un amour maternel infini.

Avec Une longue impatience, Gaëlle Josse signe un roman d’une grande retenue et d’une humanité rare, et un bouleversant portrait de femme, secrète, généreuse et fière. Anne incarne toutes les mères qui tiennent debout contre vents et marées.

« C’est une nuit interminable. En mer le vent s’est levé, il secoue les volets jusqu’ici, il mugit sous les portes, on croirait entendre une voix humaine, une longue plainte, et je m’efforce de ne pas penser aux vieilles légendes de mer de mon enfance, qui me font encore frémir. Je suis seule, au milieu de la nuit, au milieu du vent. Je devine que désormais, ce sera chaque jour tempête. »

Par Gaëlle Josse
Chez Noir Sur Blanc

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13/02/2019 187 pages 6,90 €
Scannez le code barre 9782290169827
9782290169827
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Le vent, le vent de l’encre se lève à son passage et souffle dans ses pas.

Et le livre qui suit, n’étant composé que des traces de ses pas, s’en va lui aussi au hasard.

 

Sylvie Germain

La Pleurante des rues de Prague

 

 

Comme la vie est lente

Et comme l’Espérance est violente

 

Guillaume Apollinaire

« Le pont Mirabeau », Alcools

 

 

À ma mère

 

 

Ce qui vient, ce qui part

 

 

Rue des Écuyers, avril 1950

Ce soir, Louis n’est pas rentré. Je viens d’allumer les lampes dans le séjour, dans la cuisine, dans le couloir. Leur lumière chaude et dorée, celle qui accompagne la tombée du jour, si réconfortante, ne sert à rien. Elle n’éclaire qu’une absence. Dans leur chambre, baignés, séchés, au chaud dans leurs pyjamas aux couleurs douces, les petits sont à leurs jeux, à leurs leçons, à leur monde. Puis ils ont faim, les voilà à la cuisine, qui me demandent pourquoi Louis n’est pas là.

Je ne sais que leur dire. Peut-être vais-je leur expliquer qu’il va arriver ; il sera resté faire ses devoirs chez un ami, ils auront bavardé, il se sera attardé et aura laissé passer l’heure. Et j’essaierai de croire mes propres paroles tout en préparant le repas, en surveillant le four, en disposant les assiettes, les verres, en rangeant la vaisselle superflue empilée sur l’évier, il ne va pas tarder, venez dîner.

Je n’ai pas encore fermé les volets, je ne peux m’y résoudre, ce serait murer la maison, ce serait dire à Louis qu’il ne peut plus entrer, que la vie s’est retranchée à l’intérieur et que personne ne doit désormais en franchir le seuil. Les vitres sont froides sous la courbe des doubles rideaux en percale retenus par leur cordon torsadé. Je fixe les points lumineux des lampes qui s’y reflètent, ils démultiplient l’espace en créant un monde inversé, d’une insondable profondeur.

Dehors, la nuit est là, elle succède à un jour d’avril changeant que le soleil a réchauffé, à peine, pas assez pour qu’on puisse croire enfin au printemps, un jour à la lumière assourdie, ouatée, avec un ciel ocellé de nuages gris clair.

 

Étienne vient d’arriver, je l’entends, le bruit de son pas dans l’escalier l’a précédé, les marches avalées deux par deux, son habitude, éviter celles qui grincent. Il embrasse les enfants qui courent vers lui, une cavalcade joyeuse, puis il se défait de sa veste, enlève ses chaussures. Je reste en retrait. Il s’avance pour m’embrasser, je recule d’un pas, le fixe sans un mot. Puis je parviens seulement à dire Louis n’est pas rentré. J’entends ma propre voix, blanche, sourde, embourbée, à l’image du visage exsangue, du visage de craie que je viens de croiser dans le miroir de l’entrée. Je tiens mes mains posées bien à plat sur ma robe, pour qu’il ne voie pas combien elles tremblent. Venez finir votre repas, les enfants, j’ai fait du dessert. Étienne les rejoint et s’installe à table. Il avise le couvert inutilisé en face de lui, et aussi mon assiette restée vide, deux disques de faïence blanche éclairés par la lampe à suspension. Il regarde sa montre. Il me regarde.

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