#Roman francophone

La petite cloche au son grêle

Paul Vacca

" Un soir, tu entres dans ma chambre alors que je me suis endormi. Le livre m'a échappé des mains et gît sur ma descente de lit. Tu t'en saisis, comme s'il s'agissait d'un miracle. Mais tu lis, mon chéri ! souffles-tu en remerciement au ciel. Incrédule face à ce prodige, craignant quelque mirage, tu palpes l'objet. Non, tu ne rêves pas : ton fils lit. Intimidée, tu ouvres le livre, fascinée à ton tour... " Quand la découverte de Marcel Proust bouleverse la vie d'un garçon de 13 ans, de ses parents cafetiers et des habitants de leur petit village du Nord de la France. Des jeux innocents aux premiers émois de l'amour, de l'insouciance à la tragédie : l'histoire tendre et drôle des dernières lueurs d'une enfance colorée par le surprenant pouvoir de la littérature...

Par Paul Vacca
Chez Lgf

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Lgf

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08/05/2013 162 pages 6,90 €
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Le retour du collège relève pour moi d'un ordre aussi immuable que le lever du jour, la chute des corps ou la ronde des saisons. Sitôt poussée la porte du bar, la clochette tinte et, au bout du comptoir, tu lèves le regard de ton livre. Ton visage s'éclaire.
— Comment s'est passée ta journée ? me demandes-tu d'une voix chantante.
Quoi qu'il me soit arrivé, je te murmure :
— Très bien.
Je jette mon cartable à terre et contourne le comptoir pour t'embrasser ; tu glisses ta main dans mes cheveux en les recoiffant. Je prends place à la table entre la fenêtre et le flipper où tu m'apportes mon goûter. À ce moment-là, papa apparaît tra­versant le bar, les bras chargés de casiers de bou­teilles et, arrivé à ma hauteur, il passe sa main gantée dans mes cheveux et y rétablit le désordre.
— Ça va, fiston ?
À cette heure, il n'y a pas grand monde dans le café, juste quelques habitués, irréductibles piliers qui s'adressent en continu au patron, prêchant dans le désert. Affairé derrière le comptoir, papa hoche mollement la tête en signe d'approbation, sans même savoir de quoi on l'entretient.
C'est l'heure de mes devoirs. Tu as imposé au bar une règle de silence presque aussi stricte que dans un monastère. Que quelqu'un se laisse aller à hausser le ton, à rire ou à s'approcher du flipper, instantanément ton regard le foudroie.
Bercé par les chuchotements et le froissement des pages de ton livre, j'attaque sans grande conviction mes devoirs, restant à la surface des lettres ou des chiffres qui défilent sous mes yeux.
Puis vient l'heure où la clochette s'affole à nou­veau, où le bar reprend vie. Mon horizon devient bleu, de la couleur des tenues de travail des clients qui se massent en une bourdonnante mêlée autour du comptoir. Les verres s'entrechoquent, l'air se charge d'anisette, de fumée de tabac brun, d'invec­tives amicales et de rodomontades.
Alors, un simple échange de regards nous suffit.
Tu ranges ton tablier, quittes l'arrière du comp­toir sur la pointe des pieds ; moi, j'enfourne à la diable mes livres et cahiers dans mon cartable et, tous les deux, sous le regard réprobateur de papa, on s'enfuit.

Comme deux évadés, on court en se tenant par la main, heureux de laisser derrière nous l'agita­tion enfumée du bar. Une fois traversé la nationale, on s'enfonce dans la pénombre des sous-bois, lou­voyant entre les arbres sur un chemin qu'on croit être les seuls à connaître. Puis la forêt s'éclaircit et notre chemin rejoint le sentier herbeux le long de la Solène, la tendre Solène qui coule entre les villas fleuries de la bourgeoisie de Montigny.
Là, nous sommes arrivés. Nous réduisons alors le rythme pour flâner à notre aise dans l'air tiède de la fin d'après-midi, à l'abri des grands peupliers qu'allument les rayons dorés du soleil de prin­temps.
Nos regards ignorent les clôtures, les portails ou les talus pour percer le mystère de chaque villa. Tu aimes découvrir leur personnalité. La plupart sont inoccupées en cette saison. Par nos rêves, nous nous installons dans ces villas inhabitées.
Que de réceptions parfaitement réussies nous organisons ensemble ! Nous y dressons des tablées magnifiques, nous y recevons de brillants - mais si simples ! - amis pour des cocktails dans la fraî­cheur du patio. Nos fêtes se terminent tard sous les rayons bleutés de la lune, entre rires et Cham­pagne, au son d'un piano légèrement désaccordé, dans ta serre aux mille fleurs...
Sur les bords de la Solène, il y a aussi les fleurs, tes chères fleurs qui attendent ton arrivée. Je les vois revivre sous l'effet de ta voix. Papillonnant de l'une à l'autre, tu leur parles, toute à ton bonheur de les avoir retrouvées, saluant l'arrivée des nou­velles, les complimentant pour l'éclat de leur teint ou t'inquiétant pour leur santé. Lorsque tu te penches pour respirer leur parfum, j'ai l'impres­sion que tu leur fais la bise comme à tes amies.
Tout en douceur, tu leur prélèves parfois un pétale que tu froisses dans tes paumes et portes à ton nez. Je peux voir ton regard se concentrer : en alchimiste, tu pars à la découverte d'associations et de mélanges inédits.
— Hum ! De la digitale avec une pointe de lilas... ou tiens, peut-être avec un peu d'aubépine... ou plutôt non, avec de la clématite... Oui, c'est ça...
Parfois, il arrive que tu me demandes mon avis, tu tends ta paume vers mes narines. J'inhale très fort, prenant un air inspiré. Mais quel piètre assis­tant je fais ! Juste apte à proférer des « hum ! » et des « ah ! » béats en hochant la tête et en plissant les yeux.
Comprends-moi, je suis sous le charme de toutes ces senteurs, incapable de les distinguer entre elles et surtout d'exprimer la moindre opi­nion.
Mais déjà d'autres fleurs accaparent ton atten­tion.
— Oh, des narcisses... Et si je... avec de la pivoine ? Ou un peu de glycine... C'est intéressant ça...
Ainsi, nos fins d'après-midi s'écoulent-elles avec la même indolence que la Solène à nos côtés.


L'après-midi touche à sa fin et nous venons de passer la grande demeure à colombages, celle qui possède ce petit balcon en bois blanc que tu disais tout droit sorti d'un conte médiéval.
Soudain tu t'arrêtes net, en alerte. Ton nez se dresse vers le ciel.
— Tiens, tiens, c'est de l'iris, ça ! Intriguée, tu la cherches.
— Mon chéri, tu ne sens pas cette odeur d'iris ? Une pointe d'agacement se devine dans ta voix. Je n'ai qu'un haussement d'épaules impuissant
à t'offrir. À quoi ressemble la senteur de l'iris ? Je n'en ai aucune idée ! Pourtant, je veux t'aider à trouver l'espiègle végétal qui te joue un tour, et nous partons en exploration chacun de notre côté.
C'est alors que, derrière une haie de buis, je l'aperçois.
Elle est là, allongée dans l'herbe, offrant son dos nu au dernier soleil de la journée. Elle tient dans ses mains un livre couleur chair. Abandonnée à sa lecture, elle ne devine pas ma présence. Je n'en reviens pas, elle est là, si proche, rien que pour moi. En embuscade derrière mon buisson protec­teur, je pourrais rester des heures...
Mais, au loin, tu m'appelles.
— Mon chéri, où es-tu ?
Absorbée par sa lecture, heureusement, elle ne t'entend pas. Je dois quitter mon poste d'observa­tion si je ne veux pas qu'elle me surprenne et je te rejoins le plus discrètement possible.


Ton nez pointe toujours vers le ciel. Tu t'énerves un peu.
— Je ne rêve pas, pourtant !
Finalement, tu hausses les épaules et nous conti­nuons notre promenade à la rencontre d'autres fleurs moins cachottières.
Plus loin, quelques gouttes de pluie nous sur­prennent et très vite le ciel se charge de nuages.
— Rentrons, mon chéri !
Sur le chemin du retour, la pluie redouble et l'orage gronde. Nous courons affolés. Malgré tout, j'ai la présence d'esprit de faire un détour près du buisson.
Elle n'est plus là. Seul signe de son passage : le livre est resté dans l'herbe. Dans un réflexe, je cours le ramasser et le glisse aussitôt sous mon polo.
Un peu plus loin, je te rattrape. Malgré la pluie battante, tu ne veux toujours pas admettre ta défaite.
— Je ne suis pas folle, ça sent l'iris !
Non, maman, tu n'es pas folle. Cette odeur d'iris, c'est son parfum ; celui de Sandra Maréchal, la chanteuse lyrique, l'« enchanteuse » de mes rêves les plus intimes.
Nous accélérons notre cadence sous l'averse. Je tiens fermement le livre contre mon ventre et nous faisons irruption dans le bar, trempés de la tête aux pieds. Dans notre élan, nous emboutissons papa qui passe la serpillière. Il nous lance un regard sévère.


— Vous étiez où, tous les deux ? Encore partis traînasser et rêvasser !
Nous montons à la maison sans commentaire. En nous séchant dans la salle de bains, nous enten­dons papa qui continue de bougonner en bas, contraint de passer une nouvelle fois la serpillière sur nos traces.
— C'est pas vrai ! Deux gamins !
Tu ris de l'entendre. Mais remarque, il n'a pas tout à fait tort : on ressemble vraiment à deux enfants quand on s'échappe tous les deux.

Ce soir-là, au dîner, malgré tous les efforts que tu déploies pour le cacher, je te sens contrariée.
C'est que je sais déjà détecter ces détails, invi­sibles aux yeux des autres, qui te trahissent : ce grain dans ta voix d'habitude si claire, tes éclats de rire un peu plus mats, une légère raideur dans tes gestes moins fluides qu'à l'accoutumée, une ombre imperceptible dans ton regard...
Lorsque je quitte la table, tu refermes soi­gneusement la porte de la cuisine derrière moi et, soucieuse, tu abordes avec papa la « discussion-feuilleton » du moment dont le sujet revient tous les jours avec une régularité de métronome.
— J'ai pris rendez-vous avec sa prof de fran­çais.
Papa ne réagit pas.

— Je t'assure, Aldo, ce n'est pas normal, les notes qu'il a.
Là, il fronce les sourcils.
— Comment ça, pas normal ?
— Eh bien oui ! Je ne comprends pas, lors­qu'on lit ensemble, je sens bien que ça l'intéresse...
— Quand tu lis pour lui, rectifie aussitôt papa en haussant les épaules. Nuance ! Tu ne crois pas que ce serait quand même mieux qu'il lise tout seul à son âge ? Il a presque treize ans, je te signale !
— Mais ce n'est pas le problème !
— Alors c'est quoi le problème, on peut savoir ?
— À mon avis, c'est la prof de français, je suis persuadée qu'il y a quelque chose...
— Quelque chose ? Je ne te suis pas...
— Oui, pour tout te dire, je me demande si elle ne fait pas un peu de... ségrégation...
Papa fait des efforts visibles pour conserver son calme.
— De ségrégation ?
— Oui, de racisme, quoi !
— Je te remercie, j'avais compris ! Mais qu'est-ce que tu vas chercher ? Et pourquoi ça ?
— Je le sens bien, elle l'a pris en grippe. Fils de cafetier sur la nationale, ça ne doit pas être assez bien pour elle !
Papa implore le ciel.
— Mais qu'est-ce que tu vas chercher ? Fils de gérant de débit de boissons - arrête de dire « cafe­tier », c'est énervant ! Et puis ce n'est pas une honte quand même ! Tu ne crois pas que tu te fais des idées ?
— Absolument pas. Je sais ce que je dis : ce n'est pas normal, les notes qu'il a !
— Normal ! répète papa. D'ailleurs... pour­quoi tu veux à tout prix en faire un écrivain ?
— Mais je ne veux pas à tout prix en faire un écrivain ! Il est doué, c'est tout ! Je le sais, je le sens... Et cette prof, elle, je ne la sens pas !
— Et si, tout simplement, le français ne l'inté­ressait pas ? Ce n'est peut-être pas son truc, après tout. Il y a d'autres métiers, tu sais ?
Tu te lèves, le visage rouge.
— Voilà ! Voilà comment tu es ! Tu ne crois même pas en ton fils ! Comment veux-tu qu'après ça il ait confiance en lui ?
Papa hoche la tête en signe d'impuissance.
— Mais tu sais bien que ce n'est pas ça, Paola ! Ce n'est pas ce que j'ai voulu dire. S'il n'aime pas lire, c'est peut-être que...
Fermement décidée à ne pas céder un pouce sur ce sujet, tu lui lances une ultime flèche.
— En tout cas, moi, j'y crois à mon fils ! Et je le défendrai !
— Mais, Paola..., proteste papa qui cherche à s'excuser.
C'est sans appel. Tu as déjà tourné les talons et quitté la cuisine, dans ta dignité blessée.

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