#Polar

Hors la nuit

Kermici, Sylvain

Vous traînez dans la gare. Nulle envie d'acheter un billet. Vous goûtez simplement l'atmosphère de ruche effervescente. Les gens montent et descendent des trains, se croisent dans le hall sans manifester la moindre émotion. Ils se déversent en grondant au-dehors, dans l'avenue obscurcie par l'orage naissant, ou dans les tunnels d'accès au métro. Ils glissent sans s'arrêter le long des murs, vers le soir et la nuit. C'est la vie, la vie et son organisation, c'est la façon dont les choses se sont mises en place, à l'infini, c'est la vie et son indicible menace, son malheur toujours sur le point d'arriver... Hors la nuit, premier roman de Sylvain Kermici, nous immerge dans un esprit qui s'égare, gangrené par l'obsession ; et s'attache à décrire avec minutie le lent basculement d'un homme dans la démence. Mais c'est aussi le récit d'un amour hors norme, d'un désir absolu et désespéré d'union, qui ne pourra jamais trouver d'apaisement. Jamais dans ce monde-ci, où règnent la confusion et la nuit.

Par Kermici, Sylvain
Chez Gallimard

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Editeur

Gallimard

09/10/2014 100 pages 9,90 €
Scannez le code barre 9782070147168
9782070147168
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Vos parents sont morts et vous êtes seul. Votre père succombe à une crise cardiaque. Il glisse sur le trottoir enneigé pour ne jamais se relever. Deux heures plus tard, vous vous retrouvez dans une chambre d’hôpital. Votre mère sanglote dans un coin. Vous vous approchez du lit. Le visage du vieil homme baigne dans sa propre lumière frémissante. Tous les morts affichent le même air moqueur, comme s’ils plaignaient les vivants de demeurer de ce côté-ci du miroir. Il est évident qu’ils savent quelque chose que les vivants ignorent. Votre mère dit : « C’était un homme bon. Il est au paradis à présent. » Trois ans plus tard, les médecins diagnostiquent chez elle les symptômes de la maladie d’Alzheimer. Une fraction de seconde, elle éprouve une sorte de blanc. Elle est dans la cuisine, devant les plaques du four. La radio ronronne sur le réfrigérateur. Une amie doit passer la voir, mais elle a du retard. Elle est en train de tourner une cuillère en bois dans une casserole pleine de purée grumeleuse. Le temps s’enraie. Sa main s’immobilise. Ses yeux se fixent sur le mur. C’est comme si, soudainement, elle s’était dilatée au point de tout oublier, qui elle est, où elle est, ce qu’elle fait, ce qu’elle est. Une vague rumeur corporelle. Un mensonge offrant moins de résistance que la purée. Le temps reprend aussitôt. Son identité retrouvée, battant de nouveau une évidente plénitude, elle réimprime un mouvement de rotation à la cuillère. Elle sait qui elle est, son bras le lui dit, l’effort. L’absence est si brève qu’elle préfère l’ignorer, comme elle ignorera les suivantes, plus fréquentes et rapprochées. Elle ne pourra pas faire semblant longtemps. La chute est rapide. Elle se retrouve dans une institution privée. Vous lui rendez visite une fois par mois, parce qu’il le faut. La chambre respire ses secrets sans importance, son odeur fétide de déclin. Ce n’est plus votre mère, c’est l’ombre de votre mère. Elle passe les journées sur une chaise à contempler le vide, le lent battement des paupières rythmant son exil intérieur. Ses cheveux gris sont ramassés en chignon au sommet du crâne, ils sentent la nourriture d’hôpital. Vous l’avez embrassée sur la joue, une fois, au début, mais n’avez jamais osé recommencer. Apprécier la noblesse de son visage émacié demande un effort. Elle ne fait rien, absolument rien. Son action humaine est réduite à néant. Cependant, elle n’est pas au point mort, plutôt en suspens, flottant hors de toute peur. Débarrassée des souvenirs, elle affiche une forme de sérénité cruelle pour qui fait l’effort de percer la couche de cire blême de sa peau. En général, vous passez une dizaine de minutes devant la fenêtre avant de repartir, engourdi par la climatisation fonctionnant à plein régime. Votre frère vient souvent la voir, mais vous savez que c’est uniquement pour complaire à sa femme, Isabelle, qu’il est comme vous au fond, qu’il se fiche d’elle et attend sa mort sans émotion (ainsi a-t-il assisté à l’enterrement du père mais refusé de voir le corps à l’hôpital), ou avec l’espoir d’un soulagement, comme après la résolution d’une tracasserie administrative. Ce qui vous dérange le plus dans les visites, ce n’est pas votre mère mais la proximité des malades. Partout ça s’agite. Ça crie et ça gémit du matin au soir. Ça se prend pour des gens célèbres ou des objets ou des animaux. Ça se masturbe frénétiquement. Ça se chie et se pisse dessus avec des sourires narquois. Dès que les infirmiers ont le dos tourné, ça s’inflige des blessures. En général, ça essaie de se tuer ou au moins de se faire le plus de mal possible. Un champ exploratoire de la détresse : ils sont incapables de supporter ce qui se passe à l’extérieur, comme ils sont incapables de supporter ce qui se passe à l’intérieur, dans leurs étranges paysages mentaux. Néanmoins, fait troublant, ils ont la certitude de ne proférer que la vérité. Tantôt incohérente, inarticulée, tantôt nette et précise, mais toujours vérité. Le problème est que personne ne les comprend, personne ne les écoute. Vous, vous les écoutez, vous les avez écoutés, et certaines voix vous hantent encore. Le séjour de votre mère à la clinique va durer un an. Un matin, les infirmiers la retrouvent écroulée par terre, morte en position fœtale, le visage tourné vers l’espace aseptisé sous le lit. Alors qu’ils la soulèvent avec précaution, ils se demandent ce qu’elle a bien pu voir ou entendre là-dessous avant de mourir.

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