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Les instants, les éclairs

Jacqueline Risset

'Ils trouent la mémoire, ils révèlent, se vantent. Disent que par eux la vie vaut d'être vécue, même s'ils sont infimes, insignifiants, ou paraissant tels. On ne peut en réalité les juger à la mesure des autres moments ou aspects d'existence. En tout cas, c'est à eux qu'il faut revenir. C'est pour eux, peut-être, qu'a un sens le il faut. Tout d'abord s'adresser aux premiers, ceux de l'enfance. C'est d'elle qu'arrivent les images suspendues, détachées, lumineuses, celles qui font saisir la logique de la foudre. Il faut et il suffit, peut-être, que l'image soit détachée, séparée par son propre choix des autres images, et du flux qui les portait. J'ai cinq ans. Je vois une bicyclette avancer dans une rue vide, en bas d'une terrasse blanche. Un arbre, un marronnier, sans doute. Je regarde de toutes mes forces celui qui vient sur la bicyclette. '

Par Jacqueline Risset
Chez Gallimard

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Editeur

Gallimard

Genre

litterature francaise romans nouvelles correspondance

30/01/2014 176 pages 16,90 €
Scannez le code barre 9782070144020
9782070144020
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LES INSTANTS ARRIVENT

 

 

Ils trouent la mémoire, ils révèlent, se vantent. Disent que par eux la vie vaut d’être vécue, même s’ils sont infimes, insignifiants, ou paraissant tels. On ne peut en réalité les juger à la mesure des autres moments ou aspects d’existence. En tout cas, c’est à eux qu’il faut revenir. C’est pour eux, peut-être, qu’a un sens le « il faut ». Tout d’abord s’adresser aux premiers, ceux de l’enfance. C’est d’elle qu’arrivent les images suspendues, détachées, lumineuses, celles qui font saisir la logique de la foudre. Il faut et il suffit, peut-être, que l’image soit détachée, séparée par son propre choix des autres images, et du flux qui les portait.

 

J’ai cinq ans. Je vois une bicyclette avancer dans une rue vide, en bas d’une terrasse blanche. Un arbre, un marronnier, sans doute. Je regarde de toutes mes forces celui qui vient sur la bicyclette.

Je ne le vois plus aujourd’hui, plus du tout. Une petite bicyclette s’avance seule, comme un cheval qui gagne la course sans cavalier, certaines années, sur la place, à Sienne. Ce qui portait alors l’image et l’isolait de l’avant de l’autour et de l’après était sans aucun doute la force du regard – amour, fascination, attente. Et c’est une autre force, agissant sur les images inscrites dans la tête, mais cette fois sous forme d’oubli, qui a peu à peu dissous la chair du très jeune cycliste et l’a fondue au métal de sa monture, devenue de la sorte capable de se promener seule dans le collimateur de la mémoire. En admettant qu’il s’agisse de mémoire et non d’un fragment inventé. Image de rêve ? Puisque c’est le rêve qui possède la recette, qui détache, fait apparaître, sur fond de nuit, l’image précieuse, née de rien.

 

Rêves d’enfance se résumant à un instant, qui s’est aussitôt inscrit, réclamant sa place, sans qu’il soit possible de saisir ce qui le rend si sûr de soi :

 

Une femme vêtue d’une longue robe grise me tient au bout de ses bras tendus devant elle, au bord d’un lac, à la nuit tombante, dans un rêve récurrent. Comme à un signal donné, elle écarte les bras à la façon d’un automate, et je tombe verticalement dans l’eau noire du lac. Je n’ai pas peur. C’est la nuit des rêves qui s’ouvre.

 

Autre rêve, même époque. Embrasure d’une fenêtre. Il s’agit de se laisser glisser lentement contre un des angles. Cela s’appelle « s’exercer à mourir ». Pendant l’un des exercices la mort survient : le corps glisse doucement jusqu’à terre, tandis que les autres continuent. Ces descentes se font à plusieurs, comme dans un cours de gymnastique, et celui qui descend subit l’expérience : celle d’un espace très vaste franchi d’un seul coup en chute libre, déperdition consentie comme d’une liquéfaction dans la partie centrale du corps.

 

Il est aussi d’autres instants, diurnes et lumineux.

 

Ainsi, l’heure du déjeuner, terrasse très vaste, très blanche, soleil à pic ; la petite table ronde en bois vert à l’ombre du parasol porte une assiette remplie de fraises. Je sens l’odeur des fraises. J’entends la voix : c’est la voix maternelle. Elle vient de l’intérieur des pièces à travers l’air, avance dans l’air comme un tissu ondoyant, elle va rester longtemps encore avant de s’éteindre. Je l’entends encore.

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