#Roman francophone

Pour trois couronnes

François Garde

Dans le bureau de feu Thomas Colbert, un magnat du commerce maritime, Philippe Zafar, le jeune préposé au classement des archives, découvre un bref texte manuscrit, fort compromettant pour celui qui s’en avérerait l’auteur. Aveux déguisés du défunt? Exercice littéraire sans conséquence? Philippe Zafar se lance dans une enquête qui va vite prendre une dimension à laquelle rien ne l'avait préparé. On retrouve dans ce roman d’aventures, déployé sur un siècle et trois continents – de l’Amérique du Nord aux tropiques –, l’écriture vive et talentueuse de François Garde dont le précédent livre, Ce qu’il advint du sauvage blanc, a été récompensé par huit prix littéraires, parmi lesquels le prix Goncourt du premier roman.

Par François Garde
Chez Gallimard

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Editeur

Gallimard

Genre

litterature francaise romans nouvelles correspondance

15/05/2013 294 pages 20,00 €
Scannez le code barre 9782070141876
9782070141876
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PREMIÈRE PARTIE

 

CURATEUR AUX DOCUMENTS PRIVÉS

 

 

 

 

1

 

J’avais alors à peu près vingt-trois ans. Au dernier jour de l’escale, dans un bar proche du port, un homme engagea la conversation sur quelques banalités, puis me demanda si je voulais gagner un peu d’argent.

Surpris, sinon méfiant, je lui demandai ce qu’il faudrait faire pour cela. S’il m’avait tout dit d’emblée, je pense que je ne l’aurais pas cru, ou l’aurais pris pour un fou. Mais il était habile, ne dévoilant son offre que par petites touches. Par mes questions, je l’aidai malgré moi à présenter sa proposition comme un honnête contrat.

Il m’offrit une bière, que je bus lentement, pendant qu’il continuait remerciements et explications — tout cela confus et embarrassé, ou alors emmêlé à dessein, pour me permettre de bien comprendre ce qu’il attendait de moi.

Au bout d’un moment, il ajouta un « Nous y allons ? », qui résonna comme une invitation et comme un ordre. « Oui monsieur. » Je le suivis pendant une dizaine de minutes vers la ville haute, marchant non à côté de lui, mais quelques pas en arrière. J’aurais pu choisir mon propre chemin. Mais je ne craignais pas de mauvais coups, je n’avais rien à perdre, et restais partagé entre la curiosité, l’excitation, un fou rire intérieur, un peu d’humiliation et en même temps une sorte d’inexplicable gravité.

Il entra dans une maison banale, monta à l’étage. Il ouvrit une porte et dans un salon peu meublé rejoignit un autre homme, à l’allure élégante comme lui. Ils parlaient à voix basse, et de moi.

Celui qui m’avait abordé me dit :

« Tu es toujours d’accord pour ce que tu as à faire ?

— Oui monsieur.

— Viens avec moi. »

Il me conduisit dans une autre pièce.

« Je suis médecin. Je dois t’examiner. Tu comprends ?

— Oui monsieur.

— Enlève tes affaires. Tu peux garder ton tricot. »

J’ôtai ma veste et la posai sur une chaise, puis mes chaussures, mon pantalon, enfin, sur une confirmation d’un geste, mon caleçon. Nu, sauf les chaussettes et le tricot de marin, avec un sentiment croissant de malaise, j’attendis.

« La santé est bonne, mon garçon ?

— Oui monsieur.

— Je ne vois rien d’anormal ou d’inquiétant. Tu vas pouvoir...

— Oui monsieur. »

Il m’indiqua la porte opposée à celle du salon. Je la franchis, il la referma derrière moi.

Je découvris une chambre quelconque aux rideaux tirés. Dans le lit en bois sombre, sous une couverture, une femme était allongée. Un masque en dentelle noire prolongé d’une voilette dissimulait son visage. Elle respirait paisiblement et ne dit mot.

J’ouvris le drap et entrai dans le lit, recherchant la chaleur de sa cuisse contre la mienne. Elle ne portait qu’une légère combinaison, qui cachait peu de choses de son corps. Elle devait avoir une trentaine d’années. Elle ne fit aucun mouvement lorsque j’effleurai sa main, lorsque j’esquissai une caresse.

Je touchai son sein, son épaule, ses cheveux noirs. Son immobilité d’abord me troubla, mais je m’émus de ces caresses qu’elle ne me rendait pas, de la finesse de sa peau, de l’odeur légère de son parfum. Je ne devais ni soulever le masque ni chercher à l’embrasser, et sans doute me surveillait-on.

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