Louis-Ferdinand Céline à 20 ans

Astraud Louis-Paul

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Avant Céline, il y a Louis, un garçon intelligent et fantasque qui, doté de parents aux ambitions trop étriquées pour son appétit de vivre, s’engage dans l’armée. Alors qu’il n’a que vingt ans en 1914, son expérience au front le marque à jamais. Elle le laisse sans illusion dans un monde dont il a constaté le cynisme. Désormais il n’en fera qu’à sa tête, vivra de divers trafics, une année à Londres, une autre au Cameroun. Dans un comptoir de brousse, il découvre la médecine. Mais comment devenir médecin sans argent ni diplôme ? Armé de sa jeunesse, il s’affranchit du passé, se tourne vers la littérature et invente ce style inédit qui va faire de lui l’écrivain le plus marquant de son époque, précurseur de la modernité littéraire.

Par Astraud Louis-Paul
Chez Au Diable Vauvert

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Prologue

 

 

 

Fernand et Marguerite Destouches n’en reviennent pas. Ils savaient déjà qu’il n’est pas tout à fait simple d’être les parents de ce grand gaillard de 17 ans, indiscipliné, rusé, insolent autant qu’attachant, mais là, ça dépasse l’entendement. Son père, surtout, est furieux mais il est coincé. L’année 1912 qui va commencer dans quelques jours s’annonce bien, se lamente-t-il. C’est aussi ce que pense son fils, Louis, mais pas de façon ironique, lui. Il est même très fier de lui. Il a joué la partie finement. Il n’en espérait pas tant quand il a été embauché par la maison Lacloche il y a à peine trois mois. Il a attendu le dernier moment pour avertir ses parents de sa mutation à Nice, lui qui habite avec eux le centre de Paris depuis toujours, et les voici obligés de le laisser partir de peur de fâcher son patron. Il savait bien qu’ils n’oseraient jamais dire non ! Tout seul. À l’autre bout de la France. Dans une ville de plaisir ! Leur fils unique. La prunelle de leurs yeux. Que peut faire un père qui a l’impression d’être tout le temps dépassé, par la vie, par les événements et surtout par son fils ? Rien. Il ne sait pas s’opposer à Louis. Il ne peut qu’accompagner le mouvement en glissant un petit manuel dans son sac : Pour nos fils quand ils auront 18 ans. Louis exulte. Sur la première page du fascicule, il écrit en grosses lettres : vérole. Le mot lui apparaît alors plein de promesses.

À 17 ans, Louis Destouches est encore très loin d’être devenu médecin, et encore plus loin de la publication de son premier livre, Voyage au bout de la nuit, sous le pseudonyme de Louis-Ferdinand Céline. Ce ne sera que vingt ans plus tard, en 1932. Pour l’instant, il a obtenu son certificat d’études, à 13 ans ; il a ensuite passé deux ans à l’étranger pour apprendre l’allemand et l’anglais, puis on l’a mis au travail. Travail, le mot est un peu fort pour les petits labeurs sans ambition, sans enjeu, et presque sans salaire que des patrons peu regardants sur le bien-être de leurs employés ont bien voulu lui concéder. Comme un service qu’on lui rendrait pour préparer son avenir. Concernant celui-ci, ses parents sont en tout point d’accord : leur fils sera commerçant. Louis aussi est d’accord. D’ailleurs, on ne lui a pas demandé son avis. Enfant, il aurait bien essayé de dire parfois qu’il aimerait être médecin mais ses parents lui auraient ri au nez. « Pauvre petit malheureux, s’étaient-ils écriés selon un souvenir que Céline confia à la fin de sa vie, tu ne sais pas ce que tu dis. »

 

 

 

 

 

 

Un travail de mineur

 

 

 

Louis n’avait ni frère ni sœur pour partager le poids de l’ambition de ses parents. Ils avaient décidé d’en faire un commerçant, mais pas n’importe lequel : un acheteur pour les grands magasins. Ils ne pouvaient pas rêver plus haut. En comparaison de leur petite boutique qui suffisait à peine à assurer bon an mal an leur quotidien, les centaines de milliers de mètres carrés, les milliers d’employés et les milliards de francs de chiffre d’affaires des Galeries Lafayette, de la Samaritaine, du Bazar de l’Hôtel de Ville ou encore du Bon Marché, leur apparaissaient comme ce qu’il y avait de plus beau pour leur fils. La plupart des parents espèrent voir leur enfant reprendre leur affaire. Eux veulent la lui éviter. Pour lui permettre d’accéder à ce poste prestigieux à leurs yeux, c’est un long chemin de sacrifices. Ils y sont prêts. Il fallait selon eux deux qualités : de l’expérience et la maîtrise de langues étrangères. Et l’école n’avait rien à voir avec ça. Le père en était convaincu parce que la moitié de baccalauréat qu’il possédait ne l’empêchait pas d’être un terne subalterne dans une compagnie d’assurances ; la mère, parce qu’elle avait vu la sienne, pourtant veuve de bonne heure, passer de la pauvreté à l’aisance à force de travail et de volonté, et bien sûr sans le moindre diplôme. Non, il fallait investir dans leur fils, lui payer les bons cours, lui trouver les bons patrons pour le former. Le reste suivrait.

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