Dieu et le Diable à la table de jeu

Il est aujourd’hui commun de tomber sur une émission de loterie nationale à la télévision ou bien d’acheter un jeu à gratter dans un bureau de tabac. Pourtant, les jeux de hasard ont longtemps été interdits. Tenter le diable et la fortune disconvenait notamment aux religions monothéistes et à leurs servants. Petit retour sur les controverses qui ont entouré l’histoire des jeux de hasard.

 

Le 16/02/2021 à 15:32 par Partenaire

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16/02/2021 à 15:32

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Dans son roman Au nom de la Rose, Umberto Eco nous présente un personnage de prêtre prêt à tuer pour que l’œil humain ne se pose pas sur un ouvrage d’Aristote consacré au rire. L’œuvre (fictive) du philosophe grec proposerait une analyse positive de l’hilarité et serait dangereuse pour l’église. Pour l’homme de foi, si l’on autorise la mise à distance qu’amène l’humour, la parole divine s’en retrouve affaiblie.

À travers les nombreux débats théologiques qui émaillent l’œuvre, Eco nous invite à reconsidérer nos valeurs et nos habitudes. En nous plongeant dans un Moyen-âge dans lequel le rire est considéré par certains comme diabolique, il nous fait voyager efficacement dans le passé. On vous propose aujourd’hui de poursuivre ce voyage à travers un bref retour sur le regard porté par les religions sur les jeux de hasard.

Le hasard ennemi de l’Église

Dans un article publié dans la revue d’Ethique et de théologie morale, le prêtre dominicain Jean-Claude Lavigne retrace l’histoire des jeux d’argent. Il commence par rappeler que les écrits sacrés n’en font finalement que peu mention. La Bible n’adresse ainsi pas le sujet directement, et seule une anecdote consacrée à des soldats romains pariant les vêtements de Jésus peut permettre de voir le jeu d’un mauvais œil.

Le Coran est plus prolixe sur le sujet, mettant en garde ses fidèles : « Préservez-vous-en, afin de réussir. Le diable ne veut, par le biais de l’alcool et du jeu de hasard, que jeter l’inimitié et la haine entre vous, et vous détourner du souvenir de Dieu et de la prière ». Enfin, le judaïsme associe le jeu d’argent au vol.

Le peu de mentions directes au jeu n’empêchera pas l’Église chrétienne de condamner ces pratiques dès ses débuts. En provoquant le sort, et mettant en quelque sorte au défi la providence divine, les joueurs sont accusés de participer à une entreprise diabolique.

Comme le souligne Jean-Claude Lavigne, au XIVe siècle, en Angleterre, le concile d’Ely considère le jeu de hasard comme un rituel démoniaque. En France, le très pieux Louis IX, dit Saint-Louis, ira même jusqu’à interdire la fabrication de dés… Convoquer aujourd’hui le nom du seigneur avant de lancer les dés ou d’effectuer un pari sportif est ainsi plein d’ironie. 

Un long débat

Malgré l’opposition des hommes de foi, les jeux de hasard se développent au XVIIe siècle. Des loteries royales sont même organisées pour faire construire des Églises. Mais la controverse existe toujours et les moralistes s’écharperont sur le sujet jusqu’au milieu de XVIIIe siècle.

Les philosophes des Lumières, malgré leur anticléricalisme, critiqueront également cette pratique. La passion du jeu serait ainsi « une des plus funestes dont on puisse être possédé » selon Diderot. Cela n’empêchera pas Voltaire de profiter de l’engouement des citoyens pour les jeux d’argent. Le philosophe des Lumières est ainsi célèbre pour avoir escroqué la loterie organisée par le contrôleur des finances Pelletier-Desforts.

Avec son ami mathématicien Charles Marie de La Condamine, il s’aperçoit en effet que le montant de l’achat de tous les billets était nettement inférieur à celui des gains. Il décide alors simplement d’acheter la totalité des 500.000 billets vendus et de rafler la mise. Si, moralement, cette action peut être considérée comme mauvaise, il reste qu’en calculant précisément ces gains, le philosophe n’a pas fait appel à la providence et n’a ainsi commis aucun crime religieux.

Aujourd’hui les pubs pour les paris sportifs s’affichent partout dans le métro et l’Eurovision réunit des millions de téléspectateurs. Cela n’empêche pas les instances religieuses de déconsidérer la pratique. Aux États-Unis, l’Église protestante continue ainsi de considérer les casinos et les jeux de hasard comme une expression du Malin...

Crédit photo : BnF — Le soirée — vers 1650. Eau-forte et burin, BNF, Estampes, Kd 3, folio, tome 8

 
 
 

 

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